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Le soufisme qalandar / Revue Hérodote

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Michel Boivin : Le soufisme antinomien dans le sous-continent indien. La ‘l Shahbâz Qalandar et son héritage XIIIe-XXe siècle (Cerf) / Revue Hérodote N° 145 Dossier Géopolitique de l’Océan indien

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Michel Boivin : Le soufisme antinomien dans le sous-continent indien. La ‘l Shahbâz Qalandar et son héritage XIIIe-XXe siècle (Cerf)

« Ils ressemblaient, avec de légères différences, aux « hippies » modernes », nous dit, à propos des soufis qalandar, l’Encyclopédie de l’Islam dans son édition de 1978 et Michel Boivin de parier que dans sa prochaine édition les « légères différences » seront un peu mieux détaillées. Il reste que ces mystiques vagabonds étaient bien de grands provocateurs, ce que désigne le terme « antinomien » : qui va contre la norme non conventionnels et asociaux, en quelque sorte, ils s’opposaient à l’institutionnalisation des grandes confréries soufies et à leur compromission avec le pouvoir, et ne respectaient pas la charia . La figure de La ‘l Shahbâz Qalandar qui est ici étudiée, même si son culte protéiforme et multiconfessionnel ou sa représentation hagiographique sont mieux connus que sa personne réelle, cette figure se rattache bien à la tradition de dissidence mystique des qalandar, le parfait repoussoir des salafistes qui, comme on sait, n’aiment pas les soufis ni le culte des saints et encore moins ces formes hirsutes de « devotio moderna » où les frontières confessionnelles peuvent s’effacer au profit d’une recherche de l’union mystique avec Dieu.

Le soufisme, faut-il le rappeler, désigne l’ensemble des courants et des confréries mystiques de l’islam. Si quelques grands noms sont parvenus jusqu’à nos oreilles, voire sous nos yeux, comme Rûmî, Ibn Arabi, Sohravardi ou Hallaj, et ce dernier notamment grâce à Louis Massignon, nous ignorons pour l’essentiel en Europe l’importance et même l’étendue géographique de ces écoles de spiritualité dont la tradition s’est pourtant perpétuée jusqu’à nos jours. Alexandre Papas, dans un livre récent que l’auteur cite, Mystiques et vagabonds en islam , a fait le portrait, largement nourri de leurs propres textes, de trois grands soufis qalandar : Mashrab le Buveur, Zalîlî le Vil et Nidâ’î le Bruyant, qui ont sévi du milieu du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle en Asie centrale sur un immense territoire qui va des portes de la Chine jusqu’à Samarkand ou Istanbul et s’approche de l’Inde. Michel Boivin cite également, avec les auteurs indiens, pakistanais ou anglo-saxons, nos meilleurs spécialistes français du soufisme : Michel Chodkiewicz, Eric Geoffroy ou Stéphane Ruspoli (que les autres me pardonnent, en particulier Jacqueline Chabbi et Christiane Tortel). Et par rapport aux interminables pérégrinations des clochards célestes d’Asie centrale, le livre qui paraît aujourd’hui ajoute l’espace étendu du sous-continent indien.

On ne connaît pas bien l’origine du mot qalandar . De ses premières occurrences dans la littérature persane on peut déduire qu’il désignait par antiphrase (un procédé très répandu en Orient), les rebuts de la société, ou encore – je cite – « un proxénète qui joue sur un instrument à moitié cassé et qui mendie pour du vin ». Michel Boivin évoque également le premier qalandar attesté dans un écrit en dialecte kurde, le dénommé Bâbâ Tâhir ‘Uryân, mort vers 1019, et qui se décrivait ainsi : « Je suis ce paria qu’on appelle qalandar, rien ne m’appartient et je n’ai ni toit ni foyer le jour je vagabonde de par le monde et la nuit j’ai une brique pour oreiller ». D’autres auteurs rapprochent le mot de notre expression « sans domicile fixe » et il est vrai que le qalandar interprète littéralement et fait sienne cette formule du Coran : « ne t’avait-Il pas trouvé orphelin et t’a assuré le logis ? Ne t’avait-Il pas trouvé errant et t’a guidé ? Ne t’avait-Il pas trouvé pauvre et t’a enrichi ? ». Dans l’ensemble on peut définir, avec Alexandre Papas, le soufisme qalandar comme un mouvement de jeunes lettrés qui quittent les sentiers battus de la religion pour se faire mendiants et vagabonds en adoptant des signes extérieurs reconnaissables. Nés orphelins comme le rappelle le Coran, certains vont nus, d’autres revendiquent l’état de paria et s’affichent dans les bordels ou les tavernes, même si la débauche reste le plus souvent symbolique et l’ivresse une métaphore rodée de l’extase mystique. D’autres encore fustigent les puissants, qui les vénèrent et boivent leurs paroles, jusqu’à ce que certains d’entre eux finissent par en avoir leur claque et abrègent l’existence terrestre de ces « fous d’Allah ». Tous prêchent et haranguent, beaucoup font le récit de leurs errances, de leurs ascèses et de leurs méditations.

Le livre de Michel Boivin est une patiente enquête pour redonner consistance à une figure évanescente et polymorphe, disséminée dans différents textes et traditions cultuelles, notamment des pèlerinages. Il décrit la diffusion en Inde de la Qalandariyya au tournant du XIIIe et du XIVe siècle, ses relations avec l’ismaélisme, le sohravardisme ou même l’hindouisme, qui revendiquent ensemble l’affiliation du saint à leurs courants, ainsi que le processus de fabrication de la figure charismatique dont La ‘l Shahbâz Qalandar est le nom. Vénéré par les musulmans, les hindous, les chrétiens et les sikhs, car aucune condition d’appartenance religieuse n’est requise pour devenir le disciple d’un maître soufi, son sanctuaire principal se trouve au Pakistan, là où il serait mort en 1274, soit quatre ans après St. Louis à Tunis et un an après Rûmî. Aujourd’hui encore, à Sehwan, la fête annuelle en l’honneur du saint qalandar rassemble autour de son mausolée des centaines de milliers de pèlerins de toutes ces confessions et l’auteur se demande comment l’expression d’un tel œcuménisme est possible dans le Pakistan du XXIe siècle. A voir les images de foules bigarrées en délire extatique et mystique, de danses endiablées, collectives et rythmées, le plus souvent sous l’effet du haschich ou de l’alcool, on peut en effet se poser la question : mais que font, mais où sont les talibans ?

Jacques Munier

Revue Hérodote N° 145 Dossier Géopolitique de l’Océan indien

Une zone éminemment stratégique, espace de la nouvelle rivalité entre le Chine et l’Inde et que les Américains considèrent désormais comme le centre de gravité du XXIe siècle, les Américains dont la VIIe flotte croise en permanence jusqu'au Pacifique et la Ve flotte, à l'ouest, surveille le Golfe et ses abords, (plus la VIe flotte, qui croise aussi dans l'Atlantique), avec, au centre de l'océan Indien, leur base de Diégo Garcia. Au nord, la route maritime du pétrole, essentielle aux approvisionnements énergétiques de la Chine et du Japon, et celle du canal de Suez aujourd'hui perturbée par les pirates au large d'Aden.

Et partout, la Chine qui, avance ses pions, avec sa stratégie du « collier de perles, en construisant des ports et en investissant dans les États riverains. Enfin, dans cet océan qui porte son nom, depuis les voyageurs arabes, l'Inde dispose d'une marine de guerre qui monte rapidement en puissance.

L'océan Indien est ainsi devenu une zone stratégique de première importance à l'échelle mondiale. La France y est également présente de longue date, l'Union européenne depuis 2009, via la force de lutte antipiraterie Atalante.

« Ce numéro d'Hérodote éclaire les enjeux d'un océan qui joua jadis un rôle essentiel lors de la première mondialisation et qui retrouve aujourd'hui, avec la poussée des grands États émergents, une place considérable dans l'économie mondiale, entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Malacca ». (Lequel autorise le passage des plus gros porte-conteneurs, les dénommés malaccaamax)

Éditorial : océan Indien, mare Indicum ?, par Jean-Luc Racine L'océan Indien : la quête d'unité ?, par Frédéric Grare La France et les enjeux stratégiques de l'océan Indien, entretien avec l'amiral Jean Dufourcq L'océan Indien, laboratoire de la géographie militaire américaine, par Jean-Loup Samaan Existe-t-il un risque de vide stragtégique dans l'océan Indien ?, par Cyril Robinet Vers un axe Canberra-New Delhi dans l'océan Indien, par Barthélémy Courmont, Colin Geraghty L'Indian Navy, gendarme de l'océan Indien ?, par Alexandre Sheldon-Duplaix Idéologies religieuses et réseaux transnationaux à travers l'océan Indien, par Éric Germain La lutte contre la piraterie est-elle un facteur structurant de l'architecture de sécurité dans l'océan Indien ? par Véronique Roger-Lacan Quelles architectures de sécurité pour l'océan Indien ?, par Isabelle Saint Mézard Géopolitiques mahoraise et réunionnaise : de la crise actuelle à un état des lieux régional, par Sophie Moreau et Aurélien Marszek

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