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Le stupéfiant image / Revue France Culture Papiers

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À retrouver dans l'émission

Régis Debray : Le stupéfiant image (Gallimard) / Revue France Culture Papiers N°8 Dossier La fin des secrets

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Le livre rassemble différents textes de l’inventeur de la médiologie sur les pouvoirs de l’image, ce que les sémiologues appellent aussi son iconicité . De l’art rupestre de la grotte Chauvet aux peintres ses contemporains ou aux photographes de notre époque épique, en passant par la représentation du divin en peinture, la prolifération des écrans aujourd’hui, les images désincarnées de nos billets de banque européens ou l’événement planétaire télédiffusé de l’enterrement de Lady Diana, Régis Debray affiche ses passions rétiniennes non sans en rendre raison et tout en s’abandonnant sans réserve au plaisir esthétique – c’est-à-dire sensible – qui confine pour lui au puissant effet du narcotique, d’où le titre emprunté à l’un des plus beaux et surréalistes livres d’Aragon, Le Paysan de Paris , où celui-ci insinue le regard dans le kaléidoscope des images persistantes, effilochées par le temps et les grands travaux, du Paris disparu en recommandant « l’emploi déréglé et passionnel » du stupéfiant image, un recueil de proses qui faisait battre si fort le cœur de Walter Benjamin que, le soir venu, il ne pouvait en lire que deux ou trois pages à la fois.

Sans pour autant abdiquer l’effort d’intelligence, lequel ne peut qu’augmenter le plaisir de la vision – même s’il est vrai que « la couleur effleure d’un doigt plus léger le clavier de nos sens » que la musique – Régis Debray reste partout sensible à la magie de cet « opium préféré des adultes », qui ne le reste qu’à proportion de ce qu’il respire d’enfance, enfance de l’art mais aussi de l’humanité car avant d’avoir appris à lire et à écrire, pour nous tous comme au long – je cite « de ces dizaines de millénaires où nos aïeux dessinaient et gravaient sans le moindre alphabet, le vu précède en nous le su, comme le désir inconscient le projet raisonné ». Rappelant au passage qu’image et magie ont les même lettres, c’est ainsi qu’il explique le « coup de fusil reçu à bout portant » – selon la forte expression de Derain à propos de la peinture naïve – ici devant le panneau de chevaux aurignacien de la grotte Chauvet, comme « une main tendue à travers les millénaires ». L’image a aussi ce pouvoir de contention « d’un temps qui ne passe pas », nous rapprochant dans un vertigineux instantané – je cite encore : de « la vitesse suggérée, l’inachevé parfait, l’énergie concentrée de certaines silhouettes, l’élégance nerveuse du trait » qui témoignent à plus de 30 000 ans de distance d’une prodigieuse maturité de voyant et d’artiste.

Artiste , le mot est d’ailleurs à cet égard impropre et anachronique car c’est plutôt de technique qu’il s’agit, comme chez les Grecs où l’art se disait techné , et l’on sait que l’artiste, de même que l’auteur quoique plus ancien, est une invention récente. En explorant ce que la vision des choses divines a fait à la représentation picturale, Régis Debray relève que l’interdit de la figuration, pourtant inscrit en lettres de feu dans le Décalogue, a été contourné par la Chrétienté grâce au dogme de l’Incarnation. Et que la Bible, qui raconte une histoire, a été « plus forte que Dieu » car en faisant fonctionner l’imagination elle a suscité des images. Même l’iconophobie islamique, inspirée par l’interdit hébraïque, n’a cessé de vaciller sur ses bords, comme en témoignent les miniatures persanes et les manuscrits coraniques historiés, de même que les nombreuses images juives et musulmanes dans l’Espagne andalouse et dans l’Inde moghole. C’est que – conclue-t-il – « la vision intérieure et les récits des visionnaires appellent un peu plus que des mots ».

Dans les lumineux raccourcis dont il a le secret, Régis Debray note que ce qui arrive aux images quand la magie s’en absente c’est justement l’art, et les peintres modernes, souvent amis, qu’il invite à cette célébration : Matta, Crémonini, Pignon-Ernest ou Fromanger dont l’effigie « taguée » de Foucault lui offre une couverture bariolée, ainsi que les photographes évoqués, diffusent ce qu’on pourrait appeler une forte valeur ajoutée iconique. À propos de nos écrans contemporains, que le médiologue en lui « accueille avec le sourire » bien qu’ils nous amènent souvent à communiquer et à vivre par images interposées, il affirme : « Ne condamnons pas à priori les dernières en date de nos machines de vision, ce serait insulter l’avenir ».

Jacques Munier

FCP
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Revue France Culture Papiers N°8 Dossier La fin des secrets

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A la une : le grand entretien de Jean-Michel Djian, le rédac’chef, avec Philippe Geluck, une série A voix nue , Philippe Geluck qui nous a gratifiés de quelques propos du fameux chat sur carte postale, comme celui-ci : « France Culture Papiers, c’est idéal pour ceux qui aiment France Culture depuis sa création… mais qui sont devenus durs de la feuille ». A ceux-là, je recommande le dossier d’archives consacré à Charles Péguy, avec notamment les paroles de témoins directs : « Madame Simone », la comédienne et écrivaine Pauline Benda qui raconte en 1957 sa rencontre et son amitié avec le poète et l’interview d’un paysan qui a servi sous les ordres du lieutenant et qui était à ses côtés lorsqu’il est tombé au front le 5 septembre 1914.

Et, par les temps qui courent, je recommande la chronique de Xavier de la Porte consacrée à la fachosphère sur internet, le producteur de l’émission Place de la toile relève notamment que « les réseaux sociaux tolèrent beaucoup plus facilement des propos xénophobes qu’une photo de L’Origine du monde de Courbet ».

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