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Le style comme expérience

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Pierre Bergounioux : Le style comme expérience (Editions de l’Olivier)

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On ne trouvera pas dans ce petit traité politico-littéraire de réflexions sur la question qui a tourmenté les écrivains du XIXème siècle mais une théorie de l’écriture dans son rapport au monde réel, ce monde mal partagé qui est le nôtre. « Le plaisir stylistique – affirme Pierre Bergounioux – ne tient pas à un usage inattendu des mots, à une tournure insolite de phrase, au langage. Il naît de l’extension de sens, de l’accroissement d’existence qu’ils révèlent. » C’est en ce sens que l’auteur parle d’expérience, celle notamment de trois écrivains qui auront plus que d’autres voulu « rédiger le chapitre de leur temps », ignorant les « petites mythologies privées » où s’étiole le roman, devenu comme disait Hegel « l’épopée dégradée de la bourgeoisie ». Ces trois écrivains, ce sont Joyce, Kafka et Proust, auquel il convient d’ajouter Faulkner.

Avant eux, Stendhal avait commencé à réduire la distance qui sépare la littérature du monde vécu. Bergounioux le voit toucher au cœur du réel, lorsque dans deux pages bien connues de La Chartreuse de Parme , le héros débarque sur le champ de bataille de Waterloo, dans le bruit et la fureur, et qu’il n’y comprend rien, le nez sur l’événement. Là, le réel est venu crever la trame régulière du récit classique, les descriptions épiques et décontextualisées où le poète, comme Homère, peut s’attarder sur un personnage ou un détail. La riche ornementation du bouclier d’Achille n’intéresse que celui qui n’a rien à craindre d’Achille. Ses adversaires, eux, n’auront d’yeux que pour son visage menaçant et ses gestes rapides, mortels.

Dès le départ, l’écriture est affectée d’un vice originel, celui d’être apparue dans les premières sociétés inégalitaires, où elle était l’apanage du petit cercle des élites. Sous l’Ancien Régime, tous les écrivains sont des aristocrates. Pour Bergounioux, cela a au moins deux conséquences : le monde qu’ils décrivent est le leur, celui où 2% de la population accapare plus du tiers du produit péniblement constitué par tous les autres. Pour accomplir son humanité, il faut à cette noblesse en spolier le plus grand nombre. Et cela gauchit forcément la vision du monde qu’elle exprime dans ses œuvres écrites. « Toute vie, quelle qu’elle soit – ajoute l’auteur – est en principe susceptible de recevoir un sens approché, explicite dans l’écrit. » Et c’est pour lui la nature de l’expérience qu’il doit susciter : abdiquer le pouvoir absolu de celui qui, dans l’isolement de son bureau, recrée un monde factice à son image, et rétrocéder – je cite : « la conduite du récit, la définition de la réalité aux personnages, aux acteurs ».

Il faut revenir au monde commun, celui dont font aussi l’expérience les petits cultivateurs du Mississipi, les anciens esclaves, les voyous et même l’omniprésent mulet du roman de Faulkner Le Bruit et la Fureur (1929). Et ça ne peut évidemment pas se faire dans le style éthéré du roman psychologique. En l’espace de quelques années, les années 20, des écrivains vont remédier au « peu de réalité » captée par la littérature. Dans l’Irlande famélique, Joyce récrit le premier des récits, l’Odyssée , en racontant une journée de Léopold Bloom dans les rues de Dublin et, paradoxalement, c’est par ses qualités formelles – son style – que le roman, Ulysse (1922) tiendra la corde. Proust raconte le temps perdu à chercher le thème de son œuvre et Kafka, versé dans l’urgence de la vie, ne se résoudra pas à achever ses livres majeurs, laissant sans doute à l’histoire le soin de conclure. Pour Bergounioux, la littérature ne se réalise alors « qu’en affirmant sa propre impossibilité ». « Parodique avec Joyce, suspendue, tragiquement, chez Kafka, portée, minée par le temps irréparable » chez Proust, elle « ne saurait ignorer – je cite – sans déroger ni périr, l’inquiétude grande de cet âge ».

Jacques Munier

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