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Le style paranoïaque / Revue des deux mondes

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Richard Hofstadter : Le style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique (François Bourin Editeur)

Revue des deux mondes octobre 2012 Dossier L’Amérique à la dure

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Richard Hofstadter : Le style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique (François Bourin Editeur)

Le « style paranoïaque » se réfère à la rhétorique et au mode d’expression volontiers apocalyptique d’une frange extrémiste de la droite américaine, dont on peut aujourd’hui retrouver les thèmes favoris dans le mouvement Tea Party qui a animé une opposition radicale à la politique du président Obama. « Outrance, sentiment de suspicion, fantasme de la conspiration », c’est ainsi que l’auteur décrit les traits caractéristiques de cette posture idéologique qui semble une constante dans l’histoire du pays qui se félicite par ailleurs à juste titre pour sa modération politique. Il est vrai que le style paranoïaque n’est pas propre à cette nation, il est un trait commun aux nationalismes frustrés et aux fascismes de tout acabit, il suffit de rappeler les usages délirants et ravageurs qu’en firent les procès de Moscou. Mais il y a une prédisposition chez certains Américains à adopter la théorie du complot, notamment chez les moins éduqués d’entre eux. Un sondage Louis Harris publié en 2010 montrait que pour 24% des républicains Barak Obama était l’Antéchrist, 38% d’entre eux pensaient qu’il agissait comme Hitler, quoiqu’en renversant la vapeur, est-on tenté d’ajouter, racisme noir contre racisme blanc, et d’ailleurs 42% de ces électeurs républicains voyaient en lui un raciste, 57% un musulman et 67% un socialiste…

Mais si le style paranoïaque peut qualifier une mouvance radicale de la droite américaine, il ne peut être identifié à un parti traditionnel, dont il serait plutôt le symptôme de l’affaiblissement. D’autant qu’on trouve de tout dans le style paranoïaque : ceux qui vous expliquaient qu’il n’était pas dans l’intérêt des Etats Unis de combattre le communisme en Corée et ceux qui pensaient que cette guerre devait immédiatement se transformer en croisade contre le communisme dans toute l’Asie, ou ce général qui réclamait dans le même temps « une réduction substantielle des dépenses militaires » et « une armée de l’air capable d’anéantir d’un seul coup les forces aériennes et l’industrie russe ». La confusion et l’incohérence des argumentaires, même s’ils puisent à un fonds commun d’idées réactionnaires où l’on retrouve pêle-mêle la théorie du complot, d’abord catholique, à la fin du XVIIIème siècle, notamment avec l’immigration irlandaise, puis franc-maçon, communiste et aujourd’hui islamique, un solide rejet de toute forme de solidarité nationale qui peut aller jusqu’à l’abrogation de l’impôt sur le revenu, les temps changeants et les contextes géopolitiques évoluant ne semblent pas affecter la permanence de cette pathologie politique dans l’histoire. Dès lors que surgit une situation conflictuelle, « la tendance paranoïaque se manifeste dans la confrontation d’intérêts opposés et totalement inconciliables (ou perçus comme tels) et qui, par conséquent, ne peuvent être pris en charge dans le processus politique normal de la négociation et du compromis ».

C’est cette dimension non rationnelle de la politique aux Etats Unis qu’explore Richard Hofstadter, mort jeune à l’âge de 54 ans en 1970, et qui appartient à une génération d’historiens et de social scientists qui ont complètement renouvelé l’historiographie des Etats Unis en intégrant à leur démarche l’apport des sciences sociales. L’essai central qui donne son titre à l’ouvrage publié en français pour la première fois est paru en novembre 1964 dans le mensuel Harper’s Magazine , à l’occasion d’une poussée de paranoïa fomentée au bénéfice de la candidature de Barry Goldwater à l’élection présidentielle de 1964. Moins d’un an après l’assassinat de Kennedy, c’est le président sortant, le démocrate Lyndon Johnson qui est réélu, un échec pour le candidat républicain. Mais comme le rappelle Philippe Reynaud dans sa préface, la campagne de Goldwater a été le point de départ d’une recomposition politique qui a favorisé l’émergence d’un nouveau courant conservateur en imposant au parti républicain une rupture avec l’héritage du consensus « libéral » dont Eisenhower et même Nixon se sentaient encore dépositaires. Et c’est Ronald Reagan, soutien ardent de Goldwater qui « fera le job », seize ans plus tard en 1980. Pourtant, malgré le long cycle conservateur qui a suivi, le programme « conservateur » n’a été que très partiellement réalisé : l’avortement est resté un droit constitutionnel, le créationnisme n’a pas réussi à s’imposer dans l’enseignement et l’affirmative action n’a pas disparu. Les Américains paient toujours leurs impôts mais le cycle « paranoïaque » semble relancé avec les sorties de Sarah Palin sur les sujets les plus divers, du réchauffement climatique à la chasse aux ours en passant par la théorie de l’évolution.

Le Maccarthisme aura été un âge d’or du style paranoïaque, un seul exemple parmi tant d’autres et en marge de la fameuse et sinistre commission suffira à le rappeler. Il s’agit du long réquisitoire du sénateur McCarthy contre le secrétaire d’état Georges Marshall, coupable d’avoir, par des « décisions soutenues avec le plus grand entêtement et la plus grande habileté, servi les intérêts de la politique mondiale du Kremlin ». Le plan Marshall n’était – je cite – qu’une « mystification diabolique conçue contre le peuple américain, par laquelle on abusait de sa générosité ». On sait aujourd’hui que les Etats Unis vivent depuis longtemps au crochet du monde avec une dette inavouable.

A l’heure où nous parlons, nous nous trouvons peut-être à l’aube d’un nouveau cycle de peur et de haine, alors bien que nous n’ayons aucun pouvoir sur la conduite de la politique américaine, nous pouvons exprimer, ici et maintenant, une option énergique contre le retour dans la politique internationale de la pathologie paranoïaque.

Jacques Munier

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