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Le traité de l’Elysée a 50 ans / Revue Politique étrangère

6 min
À retrouver dans l'émission

Reiner Markowitz et Hélène Miard-Delacroix (ss. dir.) : 50 ans de relations franco-allemandes (nouveau monde éditions) / Revue Politique étrangère Hiver 2012-2013 Dossier France-Allemagne, 50 ans après le traité de l’Elysée (Ifri)

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Le traité de l’Elysée a 50 ans

50 ans
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Reiner Markowitz et Hélène Miard-Delacroix (ss. dir.) : 50 ans de relations franco-allemandes (nouveau monde éditions)

Dans sa contribution présentée comme un témoignage, Alfred Grosser pose la bonne question : « Le traité de l’Elysée est-il un mythe fondateur ? ». Il faut entendre l’expression dans toute son extension sémantique. Le traité de l’Elysée fut bien un mythe au sens où il est à l’origine de pratiques symboliques et presque rituelles qui se sont répétées tout au long des cinquante années écoulées pour manifester et entretenir la flamme de l’amitié franco-allemande, comme la présence commune, main dans la main, du chancelier Helmut Kohl et du président François Mitterrand à Verdun le 22 septembre 1984, ou encore la célébration du 40ème anniversaire du traité par Gerhard Schröder et Jacques Chirac en janvier 2003, en grande pompe à Versailles, suivie de la commémoration partagée du 60ème anniversaire du débarquement allié en juin 2004 puis Angela Merkel et Nicolas Sarkozy déposèrent ensemble une gerbe sur la tombe du soldat inconnu en 2009 à l’occasion du 91ème anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918. Aujourd’hui, c’est encore le traité lui-même qui fournira le prétexte à la démonstration d’amitié franco-allemande. On peut donc l’affirmer : le mythe est constitué, il fonctionne comme il se doit et il est bien fondateur de pratiques rituelles, en l’occurrence mémorielles, périodiquement répétées il est chargé de représenter le symbole de la construction européenne. Le mythe a également produit son icône, la célèbre photo du 22 janvier 1963 dans le salon Murat du Palais de l’Elysée – je cite Alfred Grosser – « le général de Gaulle est entouré de ses deux chefs de gouvernement, Konrad Adenauer et Georges Pompidou, flanqués des deux ministres des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville et Gerhard Schröder ». Vous avez bien entendu : « le général de Gaulle est entouré de ses deux chefs de gouvernement ». Nous y reviendrons.

A l’instar d’autres mythes fondateurs, il a une tendance marquée à occulter ses propres fondations et à effacer l’histoire politique qui l’a précédé. La Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, constituée le 1er janvier 1952 à l’initiative de Robert Schuman et de Konrad Adenauer avec l’Italie et les pays du Benelux devait déboucher sur les traités de Rome de 1957, destinés à renforcer cette coopération par la création d’une Communauté économique européenne, véritable ancêtre de l’Union européenne. A l’époque le chancelier allemand ne voyait pas d’un bon œil le retour annoncé du général au pouvoir, perçu comme l’ancien chef de la Résistance perclus de stéréotypes antiallemands. « Si Monsieur de Gaulle arrive, il détruira l’Europe », prédisait-il au printemps 1958. Mais sa rencontre à Colombey-les-Deux-Eglises avec le dernier président du conseil de la IVème République le fait changer d’avis. Reste cette lettre adressée en 1962 à Robert Schuman à l’issue d’une tournée triomphale de de Gaulle en Allemagne au cours de laquelle la presse allemande dithyrambique n’hésite pas à titrer « Il est arrivé président de la France, il repart empereur d’Europe », ou encore « On sait maintenant qui succédera au vieil Adenauer. Ce sera de Gaulle et il s’installera à Aix-la-Chapelle ! » un enthousiasme parfois teinté d’ironie qui contraste avec les longs débats et les difficultés de l’adoption du traité au Bundestag. Dans sa lettre à Robert Schuman, le vieux chancelier rendait hommage au ministre des Affaires étrangères de la IVème République – je cite : « Pendant la visite du Général de Gaulle, la semaine passée, j’ai souvent pensé à vous, comme l’homme qui, par la proposition de la Communauté charbon-acier, a posé la première pierre de l’amitié qui unit désormais si étroitement nos deux pays. »

C’est que de Gaulle, s’il n’avait pas d’à priori antiallemand et pouvait s’adresser avec respect aux ouvriers des usines de la Ruhr en leur donnant du « Meine Herren », avait des arrière-pensées bien arrêtées quant au rôle de l’Europe et à son indépendance face aux Etats Unis, dont les Allemands étaient très proches. Dans ce qui se préfigurait comme le couple moteur de l’Europe, il s’était arrogé le rôle dominant, ce que traduit pour l’éternité la mise en scène du salon Murat, de Gaulle au centre, entouré de son premier ministre et du chancelier allemand. Un rôle que l’époque lui servait sur un plateau, avec une Allemagne divisée, sans arme nucléaire et dont le destin relevait toujours des vainqueurs de 1945. De son côté, tout comme dans la perspective de la CECA, celle-ci considérait que le traité constituait un moyen de progresser dans l’égalité des droits et la reconnaissance internationale. Comme le résume Alfred Grosser : « la France descendait de la souveraineté vers une supranationalité partagée, tandis que la République fédérale montait de l’absence de souveraineté vers une telle supranationalité ». Une dialectique subtile et convergente qui ne devait pas grand-chose aux sortilèges du hasard objectif de l’Amour fou…

En un sens plus trivial, celui de légende vouée à l’édification des masses et limite mensongère, le mythe aura également fonctionné depuis l’Elysée. Sans grands résultats tangibles, si ce n’est la création d’un « Office franco-allemand pour la Jeunesse » qui développera les échanges et l’apprentissage des langues respectives entre jeunes, ou la mise en place de rencontres régulières entre hauts dirigeants et fonctionnaires de tous niveaux, les effets du traité de l’Elysée ne se feront sentir que dix ans plus tard, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et le gouvernement d’Helmut Schmidt, avec une coopération accrue. C’est seulement à cette époque que sont nées les expressions matrimoniales de « couple » ou de « tandem » pour la désigner, associées à celles, plus mécaniques – je n’ai pas dit allemandes – d’ « axe » ou de « moteur » de la construction européenne. En matière de mythes comme de sentiment, l’Europe avance aussi à petits pas.

Jacques Munier

Revue Politique étrangère Hiver 2012-2013 Dossier France-Allemagne, 50 ans après le traité de l’Elysée (Ifri)

Avec les contributions de Georges-Henri Soutou, Pierre Lellouche et Ulrike Guérot, qui est directrice du bureau de Berlin du Conseil européen des relations étrangères et qui se demande, en évoquant les noces d’or franco-allemandes, si le couple ne serait pas fini…

Pierre Lellouche fait part de sa conviction d’observateur, « sombre, et presque angoissée »

Georges-Henri Soutou revient notamment sur l’âge d’or des relations franco-allemandes, sous la présidence Giscard et le gouvernement d’Helmut Schmidt, avec la mise en place du SME, une période faste de la coopération qui a été préparée le dispositif d’échanges au sommet et des très nombreuses réunions de travail que le traité de l’Elysée avait institué

A lire également :

Cécile Calla et Claire Demesmay : Que reste-t-il du couple franco-allemand ? (La documentation française)

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Corine Defrance et Ulrich Pfeil (ss. dir.) : La France, l'Allemagne et le traité de l'Élysée (CNRS Editions)

CNRS
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Dupré
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Michèle Dupré , Olivier Giraud et Michel Lallement (dir.) : Trajectoire des modèles nationaux. Etat, démocratie et travail en France et en Allemagne (P.I.E. Peter Lang)

Chronique du 12.09.2012

On le voit encore aujourd’hui, où l’Europe est suspendue à la décision que doivent rendre les juges de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe concernant le Traité instituant le Mécanisme européen de stabilité, l’Allemagne focalise tous les débats de l’Union ou presque, et les relations franco-allemandes apparaissent comme une sorte de modèle réduit de la construction européenne, avec les tensions entre le Nord et le Sud du continent. Dans cet ouvrage collectif, des sociologues mais aussi des économistes, des historiens, et des chercheurs en sciences politiques examinent en détail et comparent les modèles sociaux et politiques des deux pays dans une perspective dynamique, et ils apportent de l’eau au moulin de l’opinion, souvent abusée par des déclarations superficielles et démagogiques sur la supériorité du modèle allemand. S’il est vrai que l’Allemagne affiche un taux de croissance à faire pâlir d’envie un gouvernement socialiste, il est erroné de prétendre que le moindre coût du travail en est la cause principale. Si l’économie allemande est performante, c’est avec un coût du travail sensiblement identique mais grâce à une industrie puissante – 25% du PIB contre 14% en France – ce qui a fait de l’Allemagne jusqu’en 2010 où la Chine lui a ravi le titre, le premier exportateur du monde le modèle économique s’appuie également sur un fort potentiel d’innovation, un secteur où l’Allemagne a beaucoup investi , allant jusqu’à y consacrer aujourd’hui 2,8% de son PIB contre 2,2% en France, la France qui dépose trois fois moins de brevets qu’elle.

Comme l’indique son titre, les différentes contributions de cet ouvrage abordent les domaines du travail, de l’emploi, des relations professionnelles et de l’action publique en termes de dynamique ou de « trajectoires » des modèles nationaux, une notion à la fois polysémique et polémique dans le champ des sciences sociales, car le « modèle », qui plus est national, a tendance à isoler et à figer des variables qui n’ont d’efficacité qu’en raison de leur insertion dans une structure d’ensemble. C’est pourquoi la première partie du livre interroge la validité de la notion de « modèle national » dans le champ de la sociologie du travail, ainsi que l’inspiration intellectuelle et politique qui lui a donné forme en France comme en Allemagne, alors que la deuxième partie brosse le tableau des principaux éléments des modèles respectifs des deux pays dans leur évolution et leurs interactions en matière de relations dans l’entreprise, de conventions collectives ou de genre. Il apparaît que même à l’époque de la mondialisation et de la convergence européenne, la nation demeure un cadre de référence pertinent, l’Europe n’étant pas encore parvenue à susciter un modèle propre. Et dans le cadre de la comparaison France/Allemagne, si les contraintes qui pèsent sur les deux pays en termes de compétitivité, de flexibilité de l’emploi, de décentralisation ou de financiarisation de l’économie sont identiques, les transformations se sont produites selon des rythmes et des modalités spécifiques aux deux pays.

Certains stéréotypes ont cependant fait long feu. Sabine Rudischhauser montre que si l’Allemagne, en matière de conventions collectives a très tôt « développé un système de relations professionnelles fondé sur une pratique constante et stable de la négociation collective », il s’avère à l’analyse historique que la soi-disant préférence française pour les solutions étatiques, ainsi que la prétendue conception hexagonale de l’autorité dans l’entreprise qui laisserait peu de place au dialogue entre dirigeants et salariés ne résiste pas à l’examen. De même, la pluralité et la division syndicale qu’on invoque comme l’une des causes des difficultés du dialogue social dans notre pays a longtemps été la règle en Allemagne, sans produire ce type de conséquences. Les syndicats socialistes négociaient aux côtés des syndicats libéraux ou chrétiens et le patronat allemand n’était pas moins autoritaire que le patronat français. Mais nous sommes là dans la première moitié du XXème siècle.

Michel Lallement s’intéresse quant à lui à la question du temps de travail et – je cite – « à la manière dont, en Allemagne comme en France, les anciennes cohérences sociétales sont mises à mal sous la pression d’une tendance commune vers toujours plus de flexibilité ». Ce qui l’amène à observer que les modèles nationaux caractéristiques de la deuxième moitié du XXème siècle ont vécu, même si la convergence n’est pas à l’ordre du jour, comme le montre l’exemple du travail à temps partiel. En Allemagne, les titulaires d’un emploi à temps partiel sont mieux assurés d’une égalité de traitement concernant les salaires, les congés, la progression des carrières, la protection contre les licenciements ou les primes qu’en France. Ce qui explique que la part de l’emploi à temps partiel subi et non désiré est moins importante outre-Rhin, et confirme la thèse de Margaret Maruani : en Allemagne, le temps partiel est un moyen pour permettre aux femmes d’accéder au marché du travail alors qu’en France il contribue à les maintenir aux marges d’un monde du travail toujours dominé par les hommes. On le voit, même en matière de genre les modèles sociaux des deux pays ne sont pas identiques, même si le partage du temps domestique entre hommes et femmes est comparable dans les principaux pays européens, avec une proportion qui varie de 60 à 66% pour les femmes, et 64% en Allemagne, qui ne déroge donc pas à la norme. Encore une différence : en France, on sait mesurer avec précision le temps que chacun consacre à ce type d’activité : 4h20 par jour pour les femmes contre moins de 2h30 pour les hommes, et là, chiffres en main, je sens qu’on va encore relancer la discussion sous la couette !

Jacques Munier

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