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Le travail en question / Revue Travailler

7 min
À retrouver dans l'émission

Vincent de Gaujelac, Antoine Mercier : Manifeste pour sortir du mal-être au travail (Desclée de Brouwer) / Revue Travailler N°29

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Le travail est l’une des institutions majeures des sociétés humaines. Il permet à certains les plus belles sublimations et pour tous, la réalisation de soi. Pourtant, comme l’affirmait une handicapée à l’un des fondateurs de la psychopathologie du travail, Claude Veil « on essaie de liquider les gens qui posent des problèmes plutôt que les problèmes que les gens posent ». Vincent de Gaujelac et Antoine Mercier s’inscrivent en faux contre cette tendance managériale qui s’est accentuée depuis, et encore davantage dans le contexte de crise. La nature des problèmes est diverse, mais le plus banal, le plus répandu est celui de la fatigue. Quand le plaisir de travailler cède à la peine, le travail devient fatigue. Les psychologues l’analysent comme un mécanisme de défense, à la fois un signal d’alarme et un frein, qui débouche le plus souvent sur un sentiment d’incapacité. A ce titre, elle peut être rapprochée de l’angoisse. Si rien n’est fait, elle va s’inscrire dans la durée et « dans le silence des organes ». Et par une sorte de mouvement naturel, tendre à proportion de son progrès à s’annuler elle-même en faisant baisser l’intensité du travail et du coup le rythme et le volume de la production.

« Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui n’ont pas de sens », disait Saint-Exupéry. Le travail répétitif, que Georges Friedmann appelait « le travail en miettes », induit une monotonie qui n’est pas sans conséquences sur le sentiment de fatigue. « Des dizaines, peut-être des centaines de millions de par le monde sont plus grands que leur tâche », ajoutait le sociologue, citant l’exemple de ceux dont l’horizon se borne à la soixante-cinquième partie de la fabrication d’un gilet. Aujourd’hui l’ouvrier est astreint à des tâches parcellaires, il subit « le poids d’un sévère isolement affectif au sein du milieu technique », sans avoir la moindre vision du produit fini auquel il apporte sa contribution. Le même phénomène affecte parfois les employés de bureau. Claude Veil cite dans un article les « doléances affligeantes » d’une jeune sténodactylo qualifiée, condamnée à écrire des milliers de fois au crayon la mention « lu et approuvé » et finissant par se « désorganiser », écrivait « lo et approvu ». On se souvient de l’enquête menée dans le monde des intérimaires par Florence Aubenas, qu’elle raconte dans Le quai de Ouistreham , où elle s’est glissée quelque mois dans la peau d’un agent d’entretien des ferries avant leur départ, un travail dont les employeurs calculent la durée au plus juste et souvent en dessous du temps nécessaire, ce qui amène régulièrement les employés à dépasser le temps imparti sans oser réclamer leur dû de peur d’être remplacés par de plus rapides. Ayant trois minutes par cabine pour faire les sanitaires, la journaliste décrit le comportement de celle qui est chargée de lui montrer comment s’y prendre, se ruant dans la cabine et se jetant littéralement sur le sol comme si elle était tombée.

Une caractéristique croissante du travail aujourd’hui est de tendre à déborder de son cadre propre et à empiéter sur les autres domaines de la vie. Que ce soit par la flexibilité, les nouveaux impératifs de l’individualisation et de l’autonomie, la précarité organisée, le travail au forfait ou à domicile, le modèle de l’urgence qui s’est érigé en norme, la frontière entre le monde du travail et la sphère privée est devenue très poreuse et l’ancienne notion de « temps de travail » semble avoir vécu, le modèle traditionnel d’horaire régulier, calé sur la semaine à temps plein est en voie de disparition au profit d’une gestion temporelle de l’activité plus souple et plus éclatée. Même le temps du travail ne correspond plus à la séquence traditionnelle école/entreprise/retraite. Les nouvelles frontières entre éducation et travail, formation et emploi, école et entreprise tendent à rythmer autrement les parcours biographiques et à faire du travail une activité qui vient s'emboîter dans le reste de nos activités.

Vincent de Gaujelac et Antoine Mercier font un constat détaillé de la dégradation de notre rapport au travail en listant les raisons du mal-être : la culture de l’urgence, le démon de l’évaluation, la multiplication des injonctions paradoxales – « faire plus avec moins » - l’isolement, la perte de sens, l’insécurité, les conflits de loyauté qui poussent les employés à frauder pour atteindre les objectifs. Les malversations comptables – rappellent-ils – sont passées de 27% en 2007 à 38% en 2009 et elles concernent même les cadres supérieurs qui sont en principe les garants du respect des règles et se trouvent de plus en plus souvent impliqués dans ces fraudes, 27% d’entre eux en 2007 et 46% en 2009. La dégradation de l’éthique professionnelle ajoute à cette situation un climat de suspicion qui se traduit par la généralisation du fichage et du flicage des salariés. On a vu des caissières de supermarché accusées de vol parce qu’elles avaient récupéré les tickets promotionnels laissés par une cliente.

Vincent de Gaujelac et Antoine Mercier analysent les méfaits de la dite « révolution managériale » et sa responsabilité dans cette situation. Ils rappellent que les exigences sur les taux de rentabilité du capital n’ont pas cessé de s’accroître jusqu’à dépasser les deux chiffres, passant de 10 à 15 et jusqu’à 20% alors que les gains de productivité se situent autour de 5%. Dans ces conditions, ce sont les pressions sur le travail qui assurent la rentabilité du capital. Leur livre-manifeste propose des solutions au niveau individuel et collectif pour retrouver l’amour du travail et on peut les déduire point par point de leur constat.

On parle beaucoup du coût du travail, mais on entend peu les politiques ou les patrons parler du prix du travail. Pourtant celui-ci a bien un prix, et pour ceux qui le fournissent et pour sa capacité de transformation en biens ou en services. Il serait bon qu’on s’en souvienne.

Jacques Munier

Revue Travailler N°29

Directeur de la publication : Christophe Dejours (CNAM)

Edito

« La question de la valeur du travail a été et est toujours une question largement débattue. Parmi les différentes manières de la comprendre, la psychodynamique du travail privilégie l’identification de la valeur symbolique du travail, à travers l’analyse du travailler »

Au sommaire

7e Colloque international de psychodynamique et psychopathologie du travail. « Suicide et travail »

L’humour au travail, par Stéphane Le Lay et Barbara Pentimalli

Une enquête ethnographique dans un centre d’appels espagnol et dans un atelier d’éboueurs parisien, « les multiples facettes et enjeux sociaux de l’humour au travail constitue un intéressant, mais peu usuel opérateur d’intelligibilité pratique et symbolique du travail [...] Il renseigne sur les cultures de métier, les formes de résistance et de créativité des travailleurs face aux diverses contraintes, leurs modes d’engagement ou de distanciation au travail, ou les formes de contrôle social construisant et assurant la cohésion des collectifs professionnels. »

http://www.cairn.info/revue-travailler-2013-1.htm

http://psychanalyse.cnam.fr/presentation-de-la-revue/

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