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Le vertige de la guerre

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À retrouver dans l'émission

Roger Caillois : Bellone ou la pente de la guerre (Champs Flammarion) / Revue Geste N° 8 Dossier Faire et défaire la guerre / Revue Inflexions, le dialogue entre civils et militaires N° 22

Caillois
Caillois

La guerre semble consubstantielle à l’humanité aussi loin qu’on remonte dans le temps et malgré l’opposition de tous dans la première enceinte internationale spécialement créée pour la contenir, en dépit des efforts de si nombreux grands esprits pour la conjurer. Pire, elle semble accompagner voire susciter le progrès technique et même humain, comme le montre Caillois à propos de la démocratie dans ce livre. Lorsqu’en 1870 on utilisa pour la première fois le fusil rayé se chargeant par la culasse, Friedrich Engels pensa qu’on était parvenu au bout des améliorations possibles. « Les armes sont si perfectionnées – écrivait-il dans l’Anti-Dühring – qu’un nouveau progrès de quelque influence transformatrice n’est plus possible. » Et il pensait que les finances des Etats ne pourraient pas résister longtemps à l’accroissement des dépenses militaires. On connaît la suite, la formidable course aux armements qui préluda à la guerre de 14. Et après la dite der des der , les horreurs de celle qui suivit, et ainsi de suite jusqu’à nos jours. Pourtant la guerre semble avoir changé de nature. D’un jeu réglé, sorte de prolongement du tournoi ou de l’escrime, où la courtoisie aristocratique ordonnait de subtiles manœuvres, comme dans la fable de Fontenoy – « Messieurs les Anglais, tirez les premiers » – elle est devenue par paliers successifs la guerre totale, et jamais l’adage romain « si vis pacem para bellum » ne s’est mieux illustré qu’à notre époque, où la paix apparaît bien comme un répit stratégique pour reconstituer ses forces. C’est cette évolution qu’étudie Roger Caillois dans un livre déjà ancien mais devenu introuvable et heureusement réédité. Et c’est cette mutation qu’incarne la figure hideuse de la déesse romaine Bellone, la sœur de Mars, qui représente davantage les aspects terrifiants que la geste héroïque de la guerre.

« Le mousquet fit le fantassin qui fit le démocrate », cette formule pourrait résumer le passage de la guerre classique à la guerre totale. Caillois observe que si l’armée n’est pas démocratique en elle-même, elle est « indirectement égalitaire ». L’autorité y est plus exacte, plus indiscutable qu’ailleurs et elle se moque des différences sociales. Chacun à son niveau doit obéir et seuls comptent les grades. C’est pourquoi dans l’armée d’Ancien Régime le commandement était exclusivement réservé à la noblesse, pour que coïncident « les deux ordres de prééminence ». C’est ce caractère égalitaire qui va former la matrice du développement ultérieur, celui de l’armée nationale, formée par la conscription et là, tout comme Jaurès dans L’Armée nouvelle , Caillois évoque le cas helvète. Soulignant que les progrès de l’infanterie correspondent à des régimes où « pour la première fois en Europe le principe démocratique se fait jour », il décrit l’organisation de la conscription en Suisse dès le XVème siècle où chaque canton envoie sous les drapeaux son contingent de paysans. Les carrés de fantassins qui composent l’armée opposent à « la bravoure anarchique des chevaliers » une masse compacte hérissée de hallebardes, une arme qui combine la pique et la hache. Le port de l’arme entraîne automatiquement le droit de vote et le sentiment de défendre sa terre cimente la cohésion de ces milices dont les succès seront imités mais jamais égalés à l’époque. Caillois cite les exemples de l’Allemagne, de la France et de l’Espagne : « Les lansquenets de Maximilien – dit-il – les francs archers organisés par Louis XI, l’infanterie formée par Gonzalo et qui servit à Charles Quint, reproduisent avec plus ou moins de fidélité le modèle helvétique. Mais si on empruntait l’armement, si on imitait la tactique, on se gardait d’adopter le principe même auquel les bataillons suisses devaient leur existence : la conscription, l’égalité devant l’obligation militaire, ses charges et ses honneurs, l’ardeur démocratique et nationale. »

C’est donc un redoutable effet pervers de la démocratie que l’anthropologue, proche de Georges Bataille et Michel Leiris, et membre actif du fameux Collège de sociologie met ici en lumière. La démonstration impeccable, servie par une étourdissante érudition, se poursuit tout naturellement à l’étape suivante, celle de la guerre nationale engagée par la Révolution. Un jeu d’appareils se noue là entre la nation, l’armée démocratique et l’état pour faire de la guerre un véritable « service public ». Développé plus tard par les régimes totalitaires, le modèle produira les apocalypses que l’on sait. Car la guerre permet à l’Etat d’étendre son contrôle sur la nation et devient une fin en soi, renversant la proposition de Clausewitz, qui observe tout ça depuis Berlin : en l’occurrence c’est la politique qui devient un instrument de la guerre et non l’inverse. En France Mirabeau s’inquiète : « La plupart des Etats ont une armée, l’armée prussienne est la seule à avoir un état ». Le résultat ne se fait pas attendre. La levée en masse par la conscription tire d’une réserve pratiquement inépuisable des effectifs qui produisent sur l’ennemi une impression prodigieuse et assurent la victoire face aux maigres armées traditionnelles. Mais l’enthousiasme révolutionnaire ne vaut pas l’obéissance passive. Au moment des moissons les patriotes retournent sans complexe dans leurs champs. Valmy est encore une bataille à l’ancienne. Devant les sans-culottes impavides face à la canonnade, Brunswick se retire et Dumouriez ne le poursuit pas. Un an plus tard Houchard est guillotiné pour n’avoir pas ordonné la curée après la victoire de Hondschoote.

La guerre devenue une fin en soi, c’est la théorie de l’escalade, de la montée aux extrêmes qui s’impose, « une surenchère constante… quelle que soit la médiocrité de l’enjeu ». En 1917 les bombardements destinés à préparer la troisième bataille d’Ypres dureront 17 jours. Bilan : 4 283 000 obus pour regagner 115 km2 de terrain au prix de 8 222 morts ou blessés au km2. C’en est fini de l’héroïsme chevaleresque, le bon soldat c’est celui qui est rentré dans le rang jusqu’à en perdre son identité, c’est le « soldat inconnu ».

Jacques Munier

A lire aussi

Qu'est-ce que la guerre?

Yohan Ariffin, Anne Bielman Sánchez (dir.) Editions Antipodes

Ce livre n’est pas une arme…

C’est un outil qui permet d’affûter notre regard et notre esprit critique pour mieux cerner un phénomène indissociable de l’être humain: la guerre.

"Qu’est-ce que la guerre?": Jean-Michel Potiron, homme de théâtre invité en résidence sur un campus universitaire, a ingénument posé cette question à des philosophes, historiens, neurobiologistes, psychiatres, sociologues, anthropologues, politologues, géographes, historiens de l’art, archéologues, théologiens, poètes-musiciens, étudiants, enseignants, hommes et femmes…

De cette enquête sont nés un spectacle théâtral et trois ateliers interdisciplinaires qui, en multipliant les angles d’approche, en mettant en dialogue les uns et les autres, en associant des sensibilités variées, bousculent nos idées reçues et nos a priori.

Réunis dans un livre décapant qui donne matière à penser et à déclamer, ces textes offrent un éclairage diversifié sur une part maudite de la condition humaine.

Présentation de l’éditeur

antipodes
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Sommaire :

Les opérations du théâtre (Danielle Chaperon)

L’histoire d’une résidence d’artiste à l’Université de Lausanne (Dominique Hauser)

Des ateliers interdisciplinaires au livre publié (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

ATELIER 1. GUERRE: HUMANITÉ, INHUMANITÉ

De l’équilibre à l’anéantissement dans la guerre (Mondher Kilani)

Guerre, fin et suite. Le rôle de l’histoire dans la violence (Jacques Lévy)

De l’absence de guerre au nationalisme régional? (Jean-Pierre Wauters)

Freud et la guerre (Pierre de Senarclens)

Pourquoi la guerre? Notes entre neurosciences et psychanalyse (François Ansermet et Pierre Magistretti)

De la guerre contre soi-même pour préserver son humanité (Dimitri Andronicos)

Par-delà la guerre? Kant, Hegel, Jack Bauer (Hugues Poltier)

Des usages modernes de l’anthropodicée pour justifier la violence organisée (Yohan Ariffin)

Synthèse des discussions de l’atelier 1 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

ATELIER 2. DIRE LA GUERRE

À propos de la guerre en Grèce ancienne: quelques non-dits éloquents (Anne Bielman Sánchez)

Le combat à la gauloise: apports de l’archéologie expérimentale (Thierry Luginbühl)

Conquête, résistance, soumission: de Vercingétorix à l’émir Abd el-Kader (Romain Guichon)

Braoum!: la guerre est un désordre (Nicolas Carrel)

La guerre, notre poésie: faire la guerre au texte. Récits des répétitions (Jean-Michel Potiron)

Synthèse des discussions de l’atelier 2 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

ATELIER 3. L’ART COMME ARME

L’art comme arme ou la beauté meurtrière (David Bouvier)

L’image offensive à la romaine (Michel E. Fuchs)

"L’Année terrible": vue, rapportée, caricaturée, réimaginée et allégorisée par Gustave Doré (Philippe Kaenel)

La philosophie, un sport de combat? (Gabriel Dorthe)

Ceci n’est pas une arme… (Michael Groneberg)

Religions et guerre. De la violence transposée: consacrée? dépassée? déniée? (Pierre Gisel)

Synthèse des discussions de l’atelier 3 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

Conclusion au livre (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

La guerre, notre poésie. Texte du spectacle (Jean-Michel Potiron)

légion
légion
geste
geste

Un rappel

Revue Geste N° 8

Faire et défaire la guerre

— Marie Goupy & Lambert Dousson

Entretien avec un ancien tupamaro, Antonio Grassi

Émilie Giaime & Marie Goupy

La stratégie de la chasse à l’homme — Grégoire Chamayou

24h with Italian Army — Valentina Bosio

La guerre sous contrat. Les sociétés militaires privées. Entretien avec

Julian Fernandez — Lambert Dousson & Marie Goupy

Vie et mort d’Harold Burris-Meyer(guerrier subliminal,

1902-1984) — Juliette Volcler

The Dreadful Details — Éric Baudelaire

Eleven Blowups # 5 — Sophie Ristelhueber

Eleven Blowups # 10 — Sophie Ristelhueber

Revue Inflexions , le dialogue entre civils et militaires

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