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Le Vol et la Morale / La Revue internationale et stratégique

7 min
À retrouver dans l'émission

Myriam Congoste : Le Vol et la Morale. L’ordinaire d’un voleur (Anacharsis) / La Revue internationale et stratégique N°85 Dossier l’argent des dictateurs (IRIS éditions / Armand Colin)

Il s’agit d’une étonnante enquête au long cours dans le sillage d’un « monte-en-l’air », cambrioleur et voleur de voitures ou de motos. Le grand-père de l’auteure fut en son temps un voyou avant de se ranger opportunément des voitures après avoir failli tomber alors qu’il venait de faire dérailler un train de marchandises pour le dépouiller et que son complice avait été abattu par la police, un grand-père qu’elle dit avoir adoré et dont les histoires lui ont apporté, dit-elle, tout un savoir sur la question, à l’insu et malgré l’opposition de sa famille à la transmission de cet héritage inavouable. D’où sans doute le choix de ce sujet et la volonté de ne pas enquêter auprès de voleurs en prison. Si l’on peut aisément supposer que dans ces conditions de liberté l’enquête est d’autant plus révélatrice quant à la représentation que le voleur se fait de lui-même et de ses actes, elle est aussi beaucoup plus risquée, à tous égards et même si Myriam Congoste prend toute sorte de précautions pour ne jamais pouvoir être mise en cause, on verra qu’elle s’est trouvée plus d’une fois dans des situations limites, comme lorsqu’elle accompagne Youchka dans un voyage au Cambodge afin de transformer de « l’or de casse », c’est à dire des bijoux provenant de cambriolages. Mais surtout, le risque est d’ordre moral car la relation ethnographique tourne souvent à l’apprentissage de la transgression, provoquant un trouble constant chez l’enquêteuse entre fascination et répulsion, un trouble qui est l’un des plus puissants moteurs de l’enquête.

C’est d’ailleurs, comme l’indique le titre, ce rapport à la morale qui constitue son fil rouge. La morale ordinaire qui réprouve le vol et à laquelle le délinquant est aussi confronté, comme en témoignent ses silences et ses dénis mais aussi celle qu’il s’est forgée dans les marges, ce qu’on appelle son « code de l’honneur ». Tenir sa langue et sa parole, c’est ainsi qu’on pourrait résumer cette injonction contradictoire qui, on le conçoit, ne facilite guère la tâche de l’enquêteur. Mais ayant établi la confiance, Myriam Congoste a noté pendant de long mois comment son interlocuteur scandait ses propos par des silences qui lui permettaient de faire le tri entre ce qu’il pouvait dire ou pas. En particulier le mot voleur n’est jamais prononcé, tout comme celui de sorcellerie chez Jeanne Favret-Saada. C’est pourquoi les longues transcriptions d’une parole d’habitude vouée au silence ont autant d’intérêt et révèlent le jeu subtil – les voleurs sont très joueurs nous dit l’auteure – entre le désir de se raconter et l’extrême prudence de cette « parole de l’ombre ».

Car le métier suppose de nombreuses et réelles compétences, forcément inavouables. Notre homme a une formation de serrurier, même si son parcours scolaire est improbable. Il est également mécanicien et n’a pas son pareil pour refrapper les véhicules volés, c’est à dire changer le numéro du moteur à l’aide d’une « frappe », d’un coup sec, net, précis pour former un nouveau chiffre dans le métal. Son travail, nous dit Myriam Congoste, était quasiment celui d’un artiste, aux gestes presque féminins qui tranchaient avec l’ambiance poisseuse du délit et de la complicité qui régnait au sein de la petite équipe. Une autre compétence, et non des moindres, est celle qui consiste à effacer toute trace, elle est le pendant pratique du silence. On imagine le soin scrupuleux mis en œuvre au cours du cambriolage, mais l’auteure n’était évidemment pas là pour en témoigner. Par contre, elle nous « affranchit » sur les contorsions savantes et complexes dans la gestion d’un compte bancaire lorsqu’il faut acheter, échanger ou vendre sans laisser de traces. Là, c’est le plus souvent l’or qui va jouer le rôle de l’outil d’épargne et le troc qui peut convertir la rapine en liquidités. Tous les détails à retrouver page 215.

Mais s’il y a un art « polytechnique » de la cambriole – je signale au passage que Youchka ne s’est jamais fait prendre – il y a aussi une éthique du voleur. Je cite : « L’honneur, dans le milieu du vol, est un vecteur de communication primordial ». Savoir et faire savoir que l’on ne peut se faire voler soi-même sans perdre la face en est l’axiome principal. De même, on ne vole pas un voisin, à fortiori un ami et plus encore un « collègue ». L’auteure nous rapporte une histoire à la fois cocasse et dramatique avec des Manouches venus « tordre », c’est à dire récupérer violemment ce qu’ils avaient vendu la veille à un « collègue » de notre Youchka, lequel se doit d’intervenir au fusil d’assaut, occasionnant une belle pagaille dans la voiture où se terrent les agresseurs, l’un passé sous les pédales en tentant de démarrer le véhicule, l’autre le nez dans le cendrier et le troisième embrassant la moquette sous le siège arrière. L’histoire du méchant qui tombe sur plus méchant que lui.

Youchka P. 189 : « Putain, j’ai du mal. Mais tu sais comme je suis. Je lui ai rien cassé autour même pas son portail. J’ai travaillé proprement. C’est ça qui fait plaisir, voler bien propre, bien net, sans pagaille. Putain, je suis content de moi. » C’est la fierté du travail bien fait, dans cette industrie marginale et souterraine, qui est l’autre axiome de la morale paradoxale du voleur, j’allais dire du « bon voleur ». Dans l’esprit de Youchka, le bien volé est mérité par le risque encouru, de perdre la vie ou la liberté et par l’art d’échapper à la police. Alors on a envie de conclure avec Georges Brassens, les stances au cambrioleur qui avait eu le goût de choisir sa maison et n'a pas cru décent de le priver de sa guitare : « Monte-en-l'air, mon ami, que mon bien te profite Et que Mercure te préserve de la prison »

Jacques Munier

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