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Le voyage de Nietzsche à Sorrente

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Paolo d’Iorio : Le voyage de Nietzsche à Sorrente (CNRS Editions)

Nietzsche
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C’est son voyage en Italie, sa découverte du Sud, loin de ceux qu’il n’appelait pas encore les « buveurs de bière ». Le voyage de Nietzsche à Sorrente en 1876, à l’âge de 32 ans, constitue un tournant essentiel dans sa vie et sa pensée il va prendre ses distances avec la « métaphysique d’artiste » prônée dans son premier livre publié quatre années plus tôt, La naissance de la tragédie et du coup rompre avec Wagner, abandonner la philologie qu’il enseigne depuis 7 ans à l’université de Bâle où il ne remettra plus les pieds et surtout adopter l’écriture aphoristique qui restera la sienne et s’engager dans la philosophie par la voie de la liberté de l’esprit, une disposition inspirée notamment par la lecture des Essais de Montaigne. Paolo d’Iorio, chercheur à l’Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS et de l’ENS est un spécialiste reconnu du philosophe, il a participé au projet « HyperNietzsche » de numérisation et de mise en réseau des textes et études sur son œuvre, et publié l’édition en fac-similé des manuscrits de Nietzsche. Son livre est truffé de références à ses carnets et fragments posthumes. Ainsi, à propos de la « philosophie de l’esprit libre » qui s’ébauche à Sorrente, il cite un agenda de 1876 qu’il considère comme le « véritable carnet de l’esprit libre », dont un fragment affirme qu’ « un homme qui pense librement accomplit par anticipation l’évolution de générations entières ». Mais aussi cette pensée, évidemment inspirée par l’esprit des lieux et le rythme des jours autour de la baie de Naples, et qui en fera rêver plus d’un : « celui qui, de sa journée n’a pas les deux tiers à soi est un esclave, qu’il soit au demeurant ce qu’il voudra : homme d’Etat, marchand, fonctionnaire, savant ».

Au départ, il s’agissait pour lui de prendre une année sabbatique pour faire le point, amorcer le virage qu’il sentait se former dans sa pensée pour le détourner de ce qu’il appelle son « désir de mythe tragique », voire de religion, fût-elle pessimiste, et pour se jeter, écrit-il, « dans la pleine mer du monde ». Mais surtout, c’est l’espoir de trouver dans la lumière et l’air du Midi un remède à ses terribles migraines. De ce programme seul le premier point sera réalisé. A son retour, en mai de l’année suivante, alors que ses névralgies ne l’ont pas quitté, il subit en outre le mal de mer au cours de la traversée qui le mène de Naples à Gênes et dans une lettre écrite à postériori, pleine d’humour, il dit avoir envisagé le suicide, son unique doute étant de savoir où la mer était la plus profonde, « pour ne pas être immédiatement repêché et devoir en plus payer en reconnaissance à mes sauveteurs une épouvantable quantité d’or ».

A Sorrente, où il se rend en compagnie du jeune philosophe Paul Rée et d’un de ses étudiants, Albert Brenner, il est invité par une amie Malwida von Meysenbug. Dans le train de nuit qui le conduit de Genève à Gênes, il fait la rencontre d’une jeune femme, Isabelle von der Pahlen, qui décrira l’impression marquante que fit sur elle le philosophe « qui avait des mondes à donner ». Arrivé à bon port Nietzsche est émerveillé par l’atmosphère magique du Midi. Il écrit dans ses carnets : « Je n’ai pas assez de force pour le Nord : là règnent des âmes balourdes et artificielles qui travaillent aussi assidûment et nécessairement aux mesures de la prudence que le castor à sa construction. Et dire que c’est parmi elles que j’ai passé toute ma jeunesse ! (…) Voilà ce qui m’a saisi lorsque pour la première fois je voyais monter le soir avec son rouge et son gris veloutés dans le ciel de Naples – comme un frisson, comme par pitié de moi-même d’avoir commencé ma vie par être vieux, et des larmes me sont venues et le sentiment d’avoir été sauvé quand même au dernier moment. J’ai assez d’esprit pour le Sud ».

A Sorrente, il rencontre Wagner pour la dernière fois. Avant son départ, il avait assisté au festival de Bayreuth et l’avait jugé « déprimant et factice ». Mais surtout il reproche au maestro une évolution vers les postures de prophète, qu’illustre son projet d’écrire un drame sacré sur la figure de Parsifal. Nietzsche confessera plus tard avoir commencé alors à « rire de Richard Wagner », alors qu’il se prépare à « réciter son dernier rôle devant ses chers Allemands avec les gestes du thaumaturge, du rédempteur, et même du philosophe ». Quelques jours seulement après la mort du compositeur, en février 1883, il fustigera dans une lettre à Malwida von Meysenbug « son lent retour rampant au christianisme et à l’Eglise ». Et dans les brouillons de la préface à la seconde édition de Choses humaines, trop humaines, le livre écrit à Sorrente, il revient sur sa désillusion : « presque tous les romantiques de cette espèce finissent sous la croix ». Lorsqu’il aura achevé le livret de Parsifal, Wagner l’enverra à Nietzsche avec cette dédicace : « A son cher ami Friedrich Nietzsche, Richard Wagner, conseiller ecclésiastique »…

En retour, le livre de Nietzsche paru après son séjour à Sorrente, Wagner s’étonna de « sa vulgarité prétentieuse » et il le jugea « triste, pitoyable insignifiant et méchant ». Il y dénonça l’influence il est vrai incontestable de Paul Rée, que Cosima avait repéré à Sorrente comme un élément juif. Dans une lettre à Marie von Shleinitz, elle déplore cette influence juive : « Bien des choses ont contribué à ce triste livre ! Et finalement, pour faire bonne mesure, Israël, sous la figure d’un Dr Rée, très froid, très poli, comme possédé, subjugué par Nietzsche, mais en vérité se jouant de lui : la relation de la Judée et de la Germanie à l’échelle réduite ».

Jacques Munier

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