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L’échange économico-sexuel / Le Magasin du XIXe siècle

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À retrouver dans l'émission

Christophe Broqua & Catherine Deschamps (dir.) : L’échange économico-sexuel (Éditions EHESS) / Le Magasin du XIXe siècle N°4 Dossier Sexorama

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De la prostitution au mariage, il y aurait continuité des formes de relations sexuelles entre homme et femme « impliquant un échange économico-sexuel », c’est la thèse soutenue par l’anthropologue féministe Paola Tabet, une idée qui s’est rapidement imposée dans le champ des études féministes. La compensation, ou la rétribution peut varier, que ce soit le nom attribué par le mariage, la position sociale acquise, l’accès à un emploi ou l’argent dans le cas des relations tarifées, mais dans tous les cas la sexualité féminine se traduit socialement en termes de « service » et non en termes de « désir », celui-ci étant l’apanage des hommes. L’idée qui sous-tend cette construction sociale, selon l’anthropologue, c’est que « la ressource essentielle de la femme, c’est son sexe » ou, comme disent les prostituées italiennes qu’elles sont assises sur leur capital. La sexualité féminine serait ainsi entièrement canalisée vers le service sexuel et la procréation. Cet aspect de la domination masculine serait l’élément structurel de l’inégalité entre hommes et femmes dans l’accès aux ressources et à la richesse, et serait à la base de la division sexuelle du travail. Ce qui lui fait dire que « le plus solide et le plus durable des rapports de classe de toute l’histoire humaine, c’est le rapport entre hommes et femmes ». Dans cette représentation très répandue, pour ne pas dire universelle, comme le montrent les nombreux exemples cités, la prostitution agirait comme la menace du stigmate social et moral destiné à maintenir la femme dans son état de subordination. L’anthropologue italienne, qui développe sa thèse dans cet ouvrage collectif, est partie de l’observation faite par Malinowski dans la société trobriandaise où règne une grande liberté sexuelle, les femmes étant aussi « portées sur le rapport sexuel que les hommes », mais où les actes sexuels féminins sont considérés comme des services rendus par les femmes aux hommes, et comme tels récompensés par des dons.

Les différents auteurs de l’ouvrage partent de cette hypothèse mais en élargissant la focale à d’autres variantes des échanges économico-sexuels à l’intérieur de l’éventail qui va du mariage à la prostitution, ils la décloisonnent tout en illustrant sa valeur heuristique, de manière à parvenir – je cite – à « une définition double des individus faisant intervenir à la fois le genre et la sexualité » mais sans les rabattre bord à bord l’un sur l’autre. Un bon exemple est fourni par l’enquête de Gianfranco Rebucini sur l’économie des plaisirs entre hommes au Maroc, qui commandent jusque dans la langue courante la sémantique de la masculinité, laquelle oscille entre masculin et féminin, entre d’un côté l’homme marié ou le shaabab – le jeune célibataire – et de l’autre le zamel qui adopte le rôle passif réputé féminin. Ici, l’élément discriminant n’est pas l’orientation sexuelle ou le genre mais la posture que l’on revendique ou à laquelle on est assigné, en particulier dans la relation tarifée.

Le tourisme sexuel offre de nombreux exemples de la labilité des frontières entre sexualité transactionnelle, prostitution et globalisation du marché matrimonial, ceci à l’appui de la thèse de Paola Tabet, à condition toutefois, là encore, de ne pas rabattre sans nuances la domination de genre sur les pratiques et les usages sociaux de la sexualité. Plusieurs contributions y sont consacrées. Celle de Corinne Cauvin Verner porte sur les idylles des touristes européennes avec les « hommes bleus », les Touaregs du Sahara. Dans de nombreux cas l’échange sexuel se transforme en liaison durable qu’on ne peut se contenter de désigner comme un effet pervers de l’impérialisme occidental. Là, « l’émotionnel et le mercenaire » se conjuguent sans qu’on puisse définir clairement la part qui revient à chacun dans la transaction. La mythologie saharienne est d’ailleurs riche de ce type de renversements – je cite : « les femmes y gouverneraient des royaumes, participeraient aux assemblées des chefs, seraient autorisées à des comportements libertins, circuleraient librement à visage découvert – inversion majeure, ce sont en effet les hommes qui y portent le voile. »

Mais l’inégalité des conditions reste bien un trait majeur des relations économico-sexuelles, comme le montrent les enquêtes de Gwenola Ricordeau sur le marché matrimonial mondialisé vu des Philippines, ou l’émouvante histoire des larmes de Fon, une jeune thaïlandaise de 33 ans rencontrée par Sébastien Roux sur son terrain. L’auteur de No money, no honey. Économies intimes du tourisme sexuel en Thaïlande a recueilli son témoignage, dont les instants brisés disent parfaitement l’irruption des affects dans un rêve d’évasion sociale.

Jacques Munier

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Le Magasin du XIXe siècle N°4 Dossier Sexorama

http://etudes-romantiques.ish-lyon.cnrs.fr/magasin.html

Au Sommaire

« Fameux sexorama ! », par José-Luis Diaz

Leur XIXe siècle

Entretien avec Thomas Piketty, « Le Capital au XXIe siècle : la revanche de Vautrin », mené par Agathe Novak-Lechevalier.

Le Dossier : Sexorama

L’invention de la sexualité (François Kerlouégan)

Virginitas (Alain Corbin)

La libération sexuelle avant « la libération sexuelle » : le tournant fin-de-siècle (Anne-Marie Sohn)

Un contre-modèle de la sexualité conjugale : le flirt (Fabienne Casta-Rosaz)

« Des clitoris parents de nos verges ». Hermaphrodite/androgyne au XIXe siècle (Magali Le Mens)

Un « lys » dans le bourbier : les premières apparitions de l’infirmière laïque dans le roman (Caroline De Mulder)

Le Mal de Vénus : les médecins face à la syphilis (Alexandre Wenger)

Filles de lettres et hommes de brasseries. Mœurs gambrinales (Jean-Didier Wagneur)

Dépoitraillée pour rire ou pour pleurer ? La prostituée dans la presse satirique fin-de-siècle (Laurent Bihl)

Sur la balançoire (Michel Pierssens)

« Quand j’entends des chansons / Ça m’rend tout polisson » (Élisabeth Pillet)

Éditer la littérature érotique à Paris (Jean-Yves Mollier)

Vu de l’Enfer : L’Enfer et ses gardiens au XIXe siècle et après (Raymond-Josué Seckel)

Maurice Feuillet, un collectionneur au poil (Éric Walbecq)

Florilège érotique (José-Luis Diaz, Jean-Didier Wagneur et Nicolas Wanlin)

Orientations bibliographiques (Victoire Feuillebois)

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