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L’Ecole de Francfort

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Jean-Marc Durand-Gasselin : L’Ecole de Francfort (Gallimard)

L'Ecole 2
L'Ecole 2

Consacrer un ouvrage d’ensemble, même en 550 pages, à l’Ecole de Francfort peut apparaître une gageure, tant les personnalités philosophiques qui la composent sont diverses et entières, de Max Horkheimer ou Theodor Adorno à Jürgen Habermas ou Axel Honneth en passant par Walter Benjamin, Erich Fromm ou Herbert Marcuse, en somme plusieurs générations et plusieurs histoires, aussi, celle des années 20 et 30, celle de l’exil américain et de l’épreuve du nazisme, celle enfin de la reconstruction allemande et d’une nouvelle époque du capitalisme. Mais l’entreprise est parfaitement justifiée par ce qui fait justement l’originalité de ce collectif de penseurs qui n’a rien du regroupement fortuit dans un cadre universitaire et qui tient au projet lui-même de travail commun et de répartition des tâches dans la recherche empirique, sur la « personnalité autoritaire » ou la culture de masse par exemple, et tel qu’il a été conçu dès le départ autour d’une conception partagée de la Théorie critique.

Celle-ci a davantage été échafaudée comme un projet que comme une théorie achevée. Il s’agissait de donner corps à une approche critique de la réalité sociale dans une perspective pluridisciplinaire, en intégrant les acquis des sciences sociales et de la psychanalyse. Le terme « critique » est à comprendre au sens kantien d’une réflexion sur les limites de certains types de savoir, qu’ils soient métaphysique, philosophique ou scientifique, dans leur prétention à une connaissance totalisante. Critique était aussi le rapport au marxisme, dont on retenait la critique de l’économie politique mais dont on récusait la philosophie de l’histoire et les prévisions d’effondrement du capitalisme ainsi que la vulgate figée qui se répandait sous ce nom dans l’orbite du stalinisme. L’horizon assombri du renversement des espérances révolutionnaires dans leur contraire, fascisme ou stalinisme, constituait l’urgence et la nécessité d’un tel engagement critique pour ces intellectuels animés d’un souci commun pour l’émancipation individuelle et collective.

Le nom d’Ecole de Francfort est apparu dans les années 50 mais au départ le cercle formé autour d’Horkheimer s’appelait, comme il s’appelle toujours aujourd’hui, « Institut für Sozialforschung », l’Institut de recherche sociale. Fondé en 1923 au sein de l’université de Francfort, bastion de la culture libérale et cosmopolite, il vient s’inscrire dans une riche constellation de penseurs inspirés par un marxisme critique et dans un contexte d’effervescence artistique, celui de la République de Weimar. Parmi les penseurs de l’Institut, Adorno sera particulièrement attentif aux promesses d’émancipation contenues dans les mouvements esthétiques de son temps et en particulier dans l’esprit de la nouvelle musique du « groupe de Vienne » qu’il connaît de l’intérieur : Schönberg, Berg et Webern. Quant au contexte intellectuel, ces philosophes étaient en affinité profonde avec des figures de penseurs comme Georg Simmel, l’auteur de la « Philosophie de l’argent », qui pratiquait lui aussi l’interdisciplinarité, ou, plus près d’eux, le philosophe hongrois Georges Lukacs, l’auteur de L’Ame et les formes ou La Théorie du roman, où il met en rapport les grandes catégories du genre romanesque et les étapes de l’histoire occidentale et qui exerça sur eux une influence considérable. Il y a aussi la grande figure d’Ernst Bloch, l’auteur de L’Esprit de l’utopie et du Principe Espérance et qui, dans Héritage de ce temps, élabore une philosophie du montage en relation avec le cinéma expressionniste. Peu d’époques auront été aussi fécondes, aussi denses, alors que guette la barbarie et la nuit.

Cette terrible contradiction entre l’effervescence créatrice et émancipatrice de l’époque et son inversion dans la société enrégimentée, entre la politisation de l’art et l’esthétisation fasciste de la politique, les penseurs de l’Ecole de Francfort vont également l’assumer et l’interroger au cours de l’exil aux Etats-Unis, avec l’ouvrage commun à Horkheimer et Adorno, Dialektik der Aufklärung, La Dialectique de la Raison, où, tout en tentant de sauver l’héritage des Lumières, ils analysent le moment où le rêve encyclopédique et émancipateur d’une totalité rationnelle se renverse dans le cauchemar de la raison totalitaire. Le livre paraît en 1944 à New York dans une édition confidentielle, la discrétion sur la référence marxiste, même critique, étant de mise tout au long de ces années d’accueil de l’Institut de recherche sociale au royaume du capitalisme. Au cours de cette période d’exil Adorno sera chargé par l’Institut de réaliser une enquête sur la radio, dans la perspective éprouvée de l’analyse de la culture de masse, au stade industriel de la production artistique.

Jean-Marc Durand-Gasselin étudie les relations complexes entre Adorno et Walter Benjamin, électron libre de l’Ecole de Francfort, pas seulement parce qu’il adopte une démarche solitaire mais aussi à cause de ses références au romantisme allemand, à la littérature française (Baudelaire, Proust, Aragon) et surtout au messianisme juif. Il rappelle que, contrairement à ce qui apparaît dans leur correspondance, Adorno fut très impressionné par la tournure d’esprit de son aîné et subit également son influence, même s’il ne partageait pas ses références mystiques. L’une des traces les plus visibles de cette influence fut l’écriture fragmentaire, qu’il pratique notamment dans ce très beau livre qui aura un écho considérable dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre, Minima Moralia, les réflexions sur la vie mutilée. Dans ce bilan de Nuit et brouillard, où l’on trouve notamment le fameux aphorisme sur l’impossibilité de toute poésie après Auschwitz, Adorno reconnaît sa dette à mots couverts, en particulier dans ces lignes, où s’exprime le désir d’une rédemption qu’aurait partagé le suicidé de Port-Bou : « Il faudrait établir des perspectives dans lesquelles le monde soit déplacé, étranger, révélant ses fissures et ses crevasses, tel que, indigent et déformé, il apparaîtra un jour dans la lumière messianique ».

Jacques Munier

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