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L’économie de Dieu / Revue Ultreïa

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Gérard Delille : L’économie de Dieu. Famille et marché entre christianisme, hébraïsme et islam (Les Belles Lettres) / Revue Ultreïa N°2 Dossier Les religions ont-elles une conscience écologique ?

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Les règles de la parenté forment la structure de base de la société et déterminent les mécanismes sociaux, économiques et politiques qui deviennent avec le temps les signes distinctifs d’une civilisation. Et ce qui nous semble aujourd’hui « aller de soi » dans les systèmes de parenté est le fruit d’une longue genèse, indissociable des conditions historiques de leur formation. Au cours de l’élaboration doctrinale puis de l’affirmation religieuse et politique des trois monothéismes, ceux-ci ont adopté des règles distinctes en matière de parenté qui ont eu pour conséquence d’élever des barrières culturelles et sociales entre eux, mais aussi à terme, de configurer des systèmes économiques et politiques à bien des égards opposés : l’économie de marché en Occident, le rôle dominant de l’État dans le monde musulman, l’économie de la diaspora dans le monde juif. Gérard Delille retrace l’histoire complexe de ces enchaînements depuis les origines, leurs évolutions et leurs traits communs. Une belle illustration de la conception grecque de l’économie, qui est d’abord comme l’indique l’étymologie, la gestion de la maison ou du patrimoine.

À Rome la filiation n’était pas biologique mais juridique et un enfant adopté était équivalent à un enfant naturel, ayant notamment les mêmes droits à hériter. Afin d’assurer et d’imposer le caractère universaliste de leur foi, les trois religions monothéistes ont exalté la filiation naturelle comme une preuve de conformité avec la loi divine, considérée comme loi de nature. Si Sarah a pu suggérer à Abraham d’avoir avec sa servante le descendant qu’elle ne pouvait lui donner, cette solution ne sera plus recevable aux premiers siècles avant et après J.-C. Autre point commun à partir duquel les divergences vont s’accentuer : les limites imposées aux mariages mixtes. « Longtemps – relève l’auteur – la distinction entre chrétiens, juifs et musulmans apparut incertaine ». Une tolérance de fait autorisait les unions entre membres de religions différentes. C’est notamment la raison pour laquelle les juifs sont passés au IIème siècle, en contradiction avec l’Ancien Testament, d’une filiation paternelle dans la transmission de l’identité religieuse à une filiation maternelle, l’appartenance du père au judaïsme ne pouvant être déterminée avec certitude, car de nouvelles lois romaines avaient interdit toutes les mutilations sexuelles, y compris la circoncision.

À partir de cette référence commune à la biologie pour déterminer la filiation, les règles de parenté et d’alliance vont radicalement diverger d’une religion à l’autre, rendant les unions mixtes pratiquement impossibles. Abd al-Rahman, le calife de l’apogée de la civilisation d’Al-Andalus pouvait bien être le fils d’une esclave basque dont la grand-mère était la fille du roi chrétien de Pampelune, le temps de la séparation entre communautés était sonné et les chrétiens emboiteront le pas lors de la riconquista . S’enchaînent alors des conséquences économiques et politiques qui agrandiront le fossé entre les civilisations. Saint-Augustin préconisait d’élargir le cercle des conjoints et des alliés de manière à ce que les liens de parenté ne s’accumulent pas sur une seule personne, ouvrant la voie à ce phénomène du monde chrétien occidental qu’on pourrait définir en paraphrasant Clausewitz : le mariage comme continuation de la politique par d’autres moyens. Le meilleur exemple est celui de Charles Quint dont la mère Jeanne la Folle le fait hériter du plus grand empire du monde – sur lequel, des Amériques à l’Europe, « le soleil ne se couchait jamais » – et ce presque par hasard, suite à la mort inattendue d’héritiers mâles, grâce à la transmission héréditaire à travers les femmes.

En revanche, les conquêtes territoriales se sont toujours faites par les armes dans le monde musulman et bien qu’il ait inspiré de nombreuses avancées en matière de commerce – le chèque, notamment est une de ses inventions, le mot directement issu de l’arabe – ou dans le domaine de la navigation maritime, une éthique du marché condamnant l’usure, une politique fiscale écrasante, qui incluait il est vrai une bonne part de redistribution, des restrictions à la libre concurrence l’ont empêché de constituer le grand marché qui fut l’apanage des Occidentaux. Gérard Delille pointe notamment la place faite aux femmes d’un point de vue économique, qui a entravé les mécanismes de la circulation des biens à cause de leur part réduite dans les successions. Mais le vent nouveau qui s’est levé en Tunisie semble avoir marqué de ce point de vue un véritable tournant.

Jacques Munier

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Revue Ultreïa N°2 Dossier Les religions ont-elles une conscience écologique ?

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Au sommaire :

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Denis GRIL

Dans les pas des pélerins de l'absolu

Sur les traces du Père Henri Le Saux

Alain DUREL

L'esprit des lieux

Lalibela

L'Epiphanie éthiopienne

Christophe BOISVIEUX

A la croisée des chemins

Rencontre avec Lytta BASSET "Le dogme du péché originel est le fruit toxique du jardin d’Éden"

Florence QUENTIN

Figures libres

Henry Corbin un "fils des prophètes"

Michel CAZENAVE

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