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L’envie / Revue DESPORTS N°1

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À retrouver dans l'émission

Elena Pulcini : L’envie. Essai sur une passion triste (Le Bord de l’eau) / Revue DESPORTS N°1

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Elena Pulcini : L’envie. Essai sur une passion triste (Le Bord de l’eau)

« L’envie qui se tait croît dans le silence », disait Nietzsche et il est vrai que, comme l’indique son étymologie cette passion froide n’est pas de celles qui se manifestent bruyamment. Elle est éminemment liée au regard, le regard que l’on porte sur les autres, mais aussi celui qu’on leur porte alors, avec cet éclat torve et détourné, ou comme disait Plutarque dans ses Question conviviales , « ces rais vénéneux et mortels qui procèdent des régions reculées de l’âme ». Dans Billy Bud, marin , Melville parle à propos du sous-officier John Claggart, dévoré par la jalousie que lui inspire le jeune et beau matelot, d’une lueur rouge qui jaillissait de sa prunelle « comme une étincelle de l’enclume d’une forge obscure ». Contrairement à la colère, l’envie est forcément muette, la reconnaître ou l’exprimer reviendrait à faire l’aveu de son impuissance et de ses faiblesses. Le mot vient du latin invidere , qui signifie regarder de travers et c’est de cette malédiction portée par le regard que viennent les superstitions liées au « mauvais œil ».

Elena Pulcini analyse cet avatar empoisonné du désir mimétique, qui « provient du vertige du manque et de la perte ». Elle étudie sa nature essentiellement relationnelle et sociale à travers l’histoire. L’envie, dit-elle, « est une sorte d’inversion spéculaire de la superbe », la morsure qu’elle provoque déclenche une passion « implosive » et rentrée, mais qui est toujours liée aux rapports humains les plus proches, de voisinage ou même de parenté. Elle se développe dans l’élément du comparable et du commensurable. On n’est pas jaloux de la fortune de Bill Gates, mais l’allure et la beauté, la générosité ou l’intelligence d’un proche peuvent facilement susciter le ressentiment à son égard. L’auteure cite une petite fable racontée par Slavoj Zizek dans le livre intitulé Violence . Une bonne fée met un paysan slovène devant cette alternative : elle peut lui offrir une vache et en donner deux à son voisin, ou lui enlever une vache et en ôter deux à son voisin. Sans hésiter l’homme choisit la seconde option. Il existe aussi une version plus morbide de cette histoire, où la fée dit au paysan : « je réaliserai tous tes vœux, mais je te préviens que je le ferai en double à ton voisin ». L’homme avec un sourire fourbe lui répond : « prends-moi un œil ».

Hérodote l’avait remarqué, les hommes sont envieux par nature, et d’autant plus qu’ils sont égaux, voire semblables. Les anciens Grecs, auxquels rien de ce qui est humain n’était étranger, avaient même tiré de cette réalité une institution politique, l’ostracisme, qui permettait notamment de bannir les puissants et de remédier ainsi aux inégalités tout en soulageant les envieux. Aristote écrit dans sa Politique : « Si un être dépasse le niveau commun de la vertu et de la capacité politique, on ne peut plus le placer sur un pied d’égalité. C’est un dieu parmi les hommes ». Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet évoquent dans Mythe et tragédie dans la Grèce antique « le sentiment populaire que les Grecs nomment phtonos , à la fois envie et défiance religieuse devant qui s’élève trop et réussit trop bien ». Celui-là provoque les dieux et se met en position de susciter leur colère contre ce péché d’orgueil, et surtout leur envie. En projetant sur l’Olympe ce sentiment trop humain, les Grecs, dans leur grande sagesse, avaient su faire de l’envie divine une réponse à l’hybris , à la démesure humaine, et une sorte d’antidote à la passion létale. Aujourd’hui l’Olympe est situé quelque part en Belgique mais les dieux sont morts.

Au Moyen Age, on a développé toute une fantasmagorie autour de l’envie, redoutée comme une menace pour la cohésion de la vie sociale et comme un facteur de désagrégation, de dissolution. Cette société d’ordres et de corporations a rejeté l’envie dans l’enfer des péchés capitaux, en bonne place après l’orgueil. Une riche iconographie reflète l’anathème, et elle tourne souvent autour de l’œil, comme à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, où un démon plante un clou dans l’œil du pécheur envieux. Le thème est très présent dans le panneau consacré à l’envie du célèbre tableau de Jérôme Bosch, Les sept péchés capitaux , où des personnages accoudés à la fenêtre regardent du coin de l’œil un gentilhomme tout de blanc vêtu absorbé par la contemplation satisfaite du volatile qu’il tient à son poing. Et Dante représentera les envieux comme des ombres livides aux yeux cousus de fil de fer, dans un univers de désolation qui contraste avec la violence et la brutalité sanglante des forges de Lucifer, lequel, on s’en souvient, fut précipité là pour avoir prétendu devenir l’égal de Dieu, condamné pour l’éternité à rester dévoré par l’envie envers ceux qui jouissent des faveurs divines.

A l’ère moderne, l’envie est souvent considérée comme une « pathologie démocratique », celle que Tocqueville imagine à l’œuvre dans la passion de l’égalité. « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, dit-il, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande ». Adam Smith a une position plus ambiguë à cet égard. La main invisible du marché ignore ce que fait sa gauche et l’envie joue un rôle évident à côté de l’intérêt dans cette foire aux vanités. S’il convient de modérer l’ostentation, la complaisance des riches à être enviés est considérée comme la juste rétribution symbolique des efforts fournis pour la conquête de la richesse.

Et Lacan, dans tout ça, me direz-vous ? La pulsion scopique – voir, se faire voir – rend bien compte du caractère réversible du regard porté par l’envieux, et en se référant à un passage des Confessions de Saint Augustin où celui-ci parle du regard amer de l’enfant qui voit son petit frère suspendu au sein maternel, il fait ce commentaire : « Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir le sujet devant l’image d’une complétude qui se referme… »

Jacques Munier

Revue DESPORTS N°1

Une nouvelle revue consacrée aux sports, avec des articles de grandes plumes du journalisme ou d’écrivains

La petite sœur déjà grande de la revue Feuilleton, qui alterne des textes de formats différents dans un sacré rythme sur près de 300 pages, comme disait Georges Orwell : « La guerre, les fusils en moins »

Tous les sports : foot, hockey, formule1, boxe, basket et même les échecs, avec une partie d’échecs à Sarajevo par Jean Hatzfeld, ou la sérendipité et les échecs, par Denis Grozdanovitch (qu’on savait déjà amateur de tennis) J’avoue que j’étais un buteur , par Luis Sepulveda (on revient au foot)

Jean-Marie Ballestre président de la Fédération internationale du sport automobile de 1978 à 1991, enquête de Lionel Froissart sur un encombrant passé nazi

Et…

« un "Abécédaire de la petite reine Belge" par le romancier, historien et poète Bernard Chambaz (abécédaire qui est suivit par celui de Gilles Deleuze avec "T comme Tennis", un sport que le philosophe pratiqua longtemps)… une formidable conversation sur l’art de la corrida avec Denis Podalydès ("Faire peur à la peur"), un long article sur l’amour du foot qui liait le scénariste et metteur en scène Pier Paolo Pasolini (également écrivain, poète et journaliste) à ce sport populaire généralement décrié par les intellectuels, ainsi qu’un texte de Don DeLillo explorant le sport et l’art de l’entraineur sous l’angle du langage ("Stratégie de match")… le récit d’une amitié peu connue entre le champion noir Jesse Owens et le poulain de l’Allemagne Nazie, Luz Long par Pierre-Louis Basse, ou encore l’histoire du poète Arthur Cravan, ami des dadaïstes et des surréalistes, prétendu neveu d’Oscar Wilde, qui affronta le premier champion noir Jack Johnson à Barcelone en 1916. Les plus curieux découvriront également le "Saute-Chameau", sport national des guerriers Yéménites ou les liens qui unissent football, corruption et politique en Amérique Latine. »

Maxence Grugier / Première

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