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L’envie, une passion démocratique / Revue Vacarme

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À retrouver dans l'émission

Fabrice Wilhelm : L’envie, une passion démocratique au XIXème siècle (PUPS) / Revue Vacarme N°65

envie
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Dans Billy Bud, marin , Melville parle à propos du sous-officier John Claggart, dévoré par la jalousie que lui inspire le jeune et beau matelot, d’une lueur rouge qui jaillissait de sa prunelle « comme une étincelle de l’enclume d’une forge obscure ». Contrairement à la colère, l’envie est forcément muette, la reconnaître ou l’exprimer reviendrait à faire l’aveu de son impuissance et de ses faiblesses. Le mot vient du latin invidere , qui signifie regarder de travers et c’est de cette malédiction portée par le regard que viennent les superstitions liées au « mauvais œil ».

Fabrice Wilhelm étudie cette passion triste, avatar empoisonné du désir mimétique, depuis les anciens Grecs jusqu’au siècle démocratique où des auteurs comme Tocqueville en font l’impulsion secrète de la passion de l’égalité. Hérodote l’avait déjà remarqué, les hommes sont envieux par nature, et d’autant plus qu’ils sont égaux, voire semblables. Les Grecs avaient même tiré de cette réalité une institution politique, l’ostracisme, qui permettait notamment de bannir les puissants et de remédier ainsi aux inégalités tout en soulageant les envieux.

Au Moyen Age, on a développé toute une fantasmagorie autour de l’envie, redoutée comme une menace pour la cohésion de la vie sociale et comme un facteur de désagrégation, de dissolution. Cette société d’ordres et de corporations a rejeté l’envie dans l’enfer des péchés capitaux, en bonne place après l’orgueil. Dante représentera les envieux comme des ombres livides aux yeux cousus de fil de fer, dans un univers de désolation qui contraste avec la violence et la brutalité sanglante des forges de Lucifer, lequel, on s’en souvient, fut précipité là pour avoir prétendu devenir l’égal de Dieu, condamné pour l’éternité à rester dévoré par l’envie à l’égard des hommes – créés à l’image de Dieu – un vieux thème des Pères de l’Eglise.

Sa nature essentiellement relationnelle et sociale n’a pas échappé aux penseurs de la chose politique à l’âge démocratique. Toujours liée aux rapports humains les plus proches, de voisinage ou même de parenté, l’envie se développe dans l’élément du comparable et du commensurable. On n’est pas jaloux de la fortune de Bill Gates, mais l’allure et la beauté, la générosité ou l’intelligence d’un proche peuvent facilement susciter le ressentiment à son égard. Tocqueville, qui reprend dans son Mémoire sur le paupérisme les thèses de Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes , la considère comme le propulseur passionnel de l’égalisation des conditions. « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société – écrit-il dans De la Démocratie en Amérique – les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cette raison que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande ». De là vient aussi le danger pour la démocratie : en déléguant leur pouvoir au souverain, les citoyens le mettent hors de portée de l’envie et – je cite « chacun croit enlever à tous ses égaux toutes les prérogatives qu’il lui concède ». C’est pourquoi, résume Fabrice Wilhelm, « l’envie est le moteur de la servitude volontaire et l’alliée objective du despotisme ».

Jacques Munier

Une « pathologie démocratique »

Adam Smith a une position plus ambiguë à cet égard. La main invisible du marché ignore ce que fait sa gauche et l’envie joue un rôle évident à côté de l’intérêt dans cette foire aux vanités. S’il convient de modérer l’ostentation, la complaisance des riches à être enviés est considérée comme la juste rétribution symbolique des efforts fournis pour la conquête de la richesse.

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Revue Vacarme N°65

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