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Les bergers du Fort Noir / Revue Ethnologie française

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Pascale Dollfus : Les bergers du Fort Noir. Nomades du Ladakh (Himalaya Occidental) (Société d’ethnologie) / Revue Ethnologie française Dossier Modernité à l’imparfait. En Bretagne (PUF)

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Pascale Dollfus : Les bergers du Fort Noir. Nomades du Ladakh (Himalaya Occidental) (Société d’ethnologie)

« Simples, débonnaires, satisfaits, riches, contents », c’est ainsi que le missionnaire portugais Francisco de Azevedo décrivait en 1631 les nomades du Ladakh, un ancien royaume himalayen situé au nord de la péninsule indienne. Pourtant, ces éleveurs de yaks, de chèvres et de moutons vivent à plus de 4200 mètres d’altitude, aux confins du plateau tibétain, dans des conditions extrêmement rigoureuses et un froid si intense que « le nez coule sans arrêt – ajoute le père jésuite – mais dès qu’elle apparaît la goutte est déjà un glaçon » et « un crachat, à peine sorti de la bouche, se transforme en pierre en un instant ». Deux siècles plus tard, le géologue Frederic Drew décrit ces bergers himalayens comme « un des peuples les plus résistants et les plus gais qui soient » et aujourd’hui le ton n’a guère changé dans les laïus publicitaires des voyagistes qui prônent le tourisme indigène, solidaire et responsable : la joie, le rire reviennent à tout bout de champ. Mais ces heureuses dispositions ne sont pas forcément appréciées par tous. Dans le monde tibétain, ce n’est pas du paysan que l’on se moque, mais du berger, et dans la langue du pays – le ladakhi – le verbe « rire » a la même racine que l’adjectif « sauvage ». Vivant dans la liberté des grands espaces qui leur ménage de longs moments d’oisiveté occupés à paresser au soleil, discuter, jouer aux dés ou aux cartes, les bergers nomades ont mauvaise presse auprès de ceux qu’ils appellent les « laboureurs », lesquels prétendent que « les gens du Nord ne savent pas travailler » et rechignent à les embaucher lorsqu’ils proposent leurs services au moment des labours, des semis ou des moissons pour se faire un peu d’argent.

Si elle est plus rare, l’herbe est décidément plus verte sur les hautes terres car elle concentre les sucs dilués dans les herbages des régions plus arrosées et « ne fait pas gonfler le ventre des animaux » comme le confirment les textes de la tradition médicale indienne qui opposent les lieux secs et sains aux lieux humides et insalubres, donnant des viandes lourdes. Même ceux qui ont fini par abandonner la vie nomade, jugée trop difficile et exposée, en parlent avec nostalgie. Les « descendus », comme on les appelle, sont de plus en plus nombreux et d’après l’estimation de Pascale Dollfus, en moins de quinze ans 80% de la population de Kharnak, « le Fort Noir » a choisi de se sédentariser dans la vallée de l’Indus. Une évolution rapide qu’elle interprète à la lumière de l’hypothèse avancée par Ian Scoones : la sédentarisation serait une réaction à une tension permanente, le stress , décrit comme « une perturbation mineure, régulière et prévisible avec effet de cumul », suivi d’un choc, défini comme « une perturbation majeure, imprévisible, et avec un impact immédiat ». Des intempéries comme des chutes de neige abondantes dès le mois d’octobre qui ont causé la mort par inanition de 30 à 50% du cheptel des caprinés et de tous les agneaux et chevreaux ainsi que de dizaines de jeunes yaks attaqués par des loups et des léopards affamés ont ainsi causé le départ de nombreuses familles en 1999. De même les épizooties ou les grandes sécheresses, même si elles restent exceptionnelles et bien qu’elles ne soient pas une nouveauté, ont également joué ce rôle de « shock ». Eloignés de tout centre médical, les Kharnakpa disent tous compter parmi leurs proches un décès prématuré qu’ils imputent à cette situation.

Ayant effectué de nombreux séjours auprès d’eux entre 1993 et 2010, l’ethnologue du Centre d’Etudes Himalayennes du CNRS a été témoin de ce déclin de la vie nomade. C’est ce qui rend son enquête de terrain si précieuse, elle qui rend compte de tous les aspects de la vie sociale, familiale et religieuse, ainsi que des activités et des migrations ou de l’habitat mobile de ces bergers du Fort Noir dont les savoirs, la relation au territoire et le mode de vie sont en voie de disparition. Et même si le tourisme des randonneurs se développe dans ces immenses et somptueuses étendues en permettant à certains de leur rares habitants de compléter leur revenus, le déclin de cet élevage de haute montagne semble inexorable. Pourtant, depuis le conflit sino-indien de 1962, les marchands du Cachemire qui s’approvisionnaient en laine auprès des éleveurs du Tibet occidental se sont tourné vers les pasteurs du Ladakh et les prix de la bourre soyeuse et chaude qui couvre les flancs des chèvres du Tibet dès l’arrivée du froid et qui a fait la réputation des châles du Cachemire ont quadruplé entre 1993 et 2000. Le Yak, ce petit bœuf empanaché et grognant comme un porc, l’animal emblématique de ces régions, fournit quant à lui une viande goûteuse et sa femelle – je cite – « un lait jaune et gras donnant un beurre réputé donner force et santé une bourre laineuse et dépourvue de suint, appréciée pour la confection d’épaisses et chaudes couvertures un poil roide et rêche, remarquablement solide qui sert notamment à tisser le velum des tentes un cuir de qualité utilisé pour la fabrication des semelles de bottes et de toute sorte de lanières… » L’or brun, engrais et combustible p.154

Au Ladakh les quatre traditions du bouddhisme tibétain sont représentées et à Kharnak, le Fort Noir, tous les bergers nomades se réclament « d’une seule religion et d’une seule tradition », soit de l’obédience Drukpa, ce qui ne les empêche pas de faire appel à des maîtres appartenant à d’autres traditions pour célébrer une fête ou encadrer la récitation collective de mantras. Cette forte identité communautaire que l’on retrouve chez tous les montagnards se décline également en termes sociétaux. « D’une seule et même bouche », c’est l’expression consacrée car les nomades peuvent boire dans le même bol et « mélanger leurs bouches », c’est-à-dire pratiquer la commensalité, et même la connubialité. Malgré une loi de 1945 qui les interdisent en milieu bouddhiste les mariages polyandres sont nombreux à Kharnak et il arrive souvent, aujourd’hui encore, que deux frères partagent la même épouse.

Jacques Munier

Revue Ethnologie française Dossier Modernité à l’imparfait. En Bretagne (PUF)

Dossier coordonné et présenté par Jean-François Simon et Laurent le Gall

La modernité vue de Bretagne, depuis le radôme – le radar-dôme - de Pleumeur-Bodou mis en service en 1962 et inauguré par De Gaulle comme un symbole de décentralisation technologique, aujourd’hui au musée de la Cité des Telecoms, jusqu’aux algues vertes, le terrain glissant de Monique Le Chêne qui montre l’imbrication de plusieurs logiques qui sous tendent les discours et les attitudes : logiques culturelle, économiques, sociale, idéologique, ethnique, dans les tensions entre militants écologistes et agriculteurs.

Il est aussi question de langue. Ronan Calvez se demande pourquoi, dans la mise en place d’une signalétique bilingue français-breton la forme, la version du breton choisie ne peut pas être comprise par la majorité des bretonnants

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