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Les Bohèmes / 22e Salon de la revue

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Les Bohèmes 1840-1870 Ecrivains – Journalistes – Artistes. Anthologie réalisée et annotée par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor (Champ Vallon) / 22e Salon de la revue à l’Espace des Blancs-Manteaux à Paris

22e Salon de la Revue
22e Salon de la Revue Crédits : Radio France
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Les Bohèmes 1840-1870 Ecrivains – Journalistes – Artistes

Anthologie réalisée et annotée par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor (Champ Vallon)

« Ce que toutes les autres villes ne semblent accorder qu’à contrecœur aux déchets de la société – traîner, flâner – c’est précisément ce que les rues de Paris demandent à tout un chacun », écrit Hannah Arendt dans le chapitre consacré à Walter Benjamin de ses Vies Politiques , et elle ajoute : « C’est pourquoi dès le Second Empire, la ville est devenu le paradis de tous ceux qui ne ressentent pas le besoin de courir le gain, de faire carrière, d’atteindre un but : le paradis donc de la bohème ». Il est vrai que cette spécialité du petit peuple littéraire et artistique au XIXe siècle est venu s’inscrire dans le folklore de notre capitale, dans ses cafés, ses boulevards et sous ses mansardes, redoublant les grands courants littéraires – romantisme, naturalisme, symbolisme – de toute une série de cénacles et de groupes aux noms pittoresques : Hydropathes, Hirsutes, Zutistes ou les mal nommés Buveurs d’eau. Ils sont tous présents dans le « panthéon charivarique » édifié par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor, où ne manquent ni les grisettes ni les rapins, ni les « mangeurs de bourgeois ».

Balzac, indépassable référence en matière de « physiologies » sociales, ces descriptions ethnographiques avant la lettre et qui ont pullulé à l’époque, définissait ainsi la bohème : c’est « la doctrine du boulevard des Italiens. Elle se compose de jeunes gens qui ont plus de vingt ans et qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître… Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, et ils doivent autant qu’ils boivent ». On peut ajouter qu’en général, ils vieillissent mal. « Avez-vous compté, demande Jules Vallès qui préfère les réfractaires, combien le Père Lachaise en tient, combien Charenton en a pris ? ». Les « victimes du livre », ceux qu’on a tôt fait de railler comme des « Martyrs ridicules », seront l’objet de la méfiance de Baudelaire du fait de leur jeunesse même. « J’éprouve, dit-il, au contact de la Jeunesse, la même sensation de malaise qu’à la rencontre d’un camarade de collège oublié, devenu boursier, et que les vingt ou trente années intermédiaires n’empêchent pas de me tutoyer ou de me frapper sur le ventre. Bref, je me sens en mauvaise compagnie ». Et l’auteur du Spleen de Paris de détailler les quatre types de jeunesse qu’il y a dans la gentry parisienne pour s’acharner sur celle qui « de son absolue confiance dans le génie et l’inspiration, tire le droit de ne se soumettre à aucune gymnastique ».

La bohème est le fruit d’une convergence sociétale entre l’afflux de nouvelles générations instruites, mais pas seulement issues de l’élite, attirées par la capitale et auxquelles s’offraient en gros pour seule perspective de faire carrière dans le droit ou la médecine, d’une part, et l’espace subitement ouvert par la grande et la petite presse, d’autre part, la presse qui se multiplie à l’époque, pour exprimer les ambitions littéraires. Ou en tous cas survivre en pissant la copie. Car le champ étant limité et le nombre d’impétrants excédentaire, nombreux étaient donc ceux qui étaient renvoyés au chômage intellectuel. On découvrira dans l’anthologie un nombre incalculable de candidats à l’oubli total, pourtant parfaitement connus et repérés par ceux qui ont fait ce travail de recherche dans les petits journaux de l’époque et qui ont orchestré toute cette matière en chapitres thématiques : Le rapin, l’artiste, la charge, la blague… Grisette et étudiante… La mansarde et la vie sous les toits… Le plus souvent, ce sont des textes d’observateurs, le cas échéant ils émanent de ces personnages d’écrivains-journalistes qui se décrivent alors eux-mêmes. On voit ça aussi sur la scène. Lorsque La vie de bohème d’Henry Murger est représentée au Théâtre des Variétés, les protagonistes sont présents dans la salle et Alexandre Schanne, le Schaunard de la pièce, est allé jusqu’à prêter sa pipe à l’acteur qui joue son rôle.

Romantisme et saint-simonisme auront également contribué à la naissance du phénomène, pour avoir fortement valorisé la figure de l’artiste et de la vie communautaire. Dans le Nouveau tableau de Paris au XIXe siècle , Félix Pyat évoque le poids de certains mots. « Le despote du jour, dit-il, est le mot artiste . Jamais roi légitime n’eut autant de sujets, jamais courtisane n’a compté plus d’Alcibiades. C’est la Vénus du dictionnaire, une expression publique, une prostituée qui court les rues, qui agace les passants, et que le premier venu épouse sur le trottoir. »

Il y a aussi comme un air de revanche sociale dans les provocations de ces déclassés de la littérature, ceux qui – je cite le philosophe mondain Caro – auront « fourni leur contingent à la Commune de Paris ». Un spectateur contemporain « trop oublié » selon les auteurs de l’anthologie, Etienne de Jouy, dessine la figure du « chiffonnier littérateur » ou du « chiffonnier compilateur » car ces aspirants poètes, dont le niveau pour certains ne dépassait pas le certificat d’études, compensaient leur carences en dévorant les pages. Alexandre Le Noble, dans son poème burlesco-comico-tragique en 7 chants, une parodie de L’Iliade intitulée La Rapinéide ou l’atelier , décrit ainsi la bohème des jeunes peintres :

« An fond du cul-de-sac d’un quartier populeux

Se tenait l’atelier d’un artiste fameux.

Là trente jeunes gens qu’anime un même zèle

Venaient avec ardeur écorcher le modèle,

Et, barbouillant des tons d’un novice pinceau,

Sur la toile accouchaient d’un Embryon nouveau »

Jacques Munier

22e Salon de la revue à l’Espace des Blancs-Manteaux, 48, rue Vieille-du-Temple dans le 4e arrdt de Paris, dès ce soir et tout le week-end, nous sommes partenaires et exposants puisque France Culture Papiers sera présent et l’on pourra rencontrer son rédacteur en chef Jean-Michel Djian samedi entre 11 et 13h

Dans ce bel espace au cœur du Marais, 1000 revues et de nombreuses table-rondes : Le Moyen-Orient en mouvement avec Tumultes, demain à 13h30, Critique littéraire et actualité avec L’Atelier du roman, Psychiatrie et militantisme avec plusieurs revues des éditions érès qui reviennent sur l’histoire récente de la psychiatrie, la psychothérapie institutionnelle, la psychiatrie de secteur, l’anti-psychiatrie et qui font le point, dimanche à 17h30

Et toujours l’occasion de rencontrer les animateurs de ces espaces de liberté que sont les revues

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