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Les cadres pris au piège / Revue Charles

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Jean-Philippe Bouilloud : Entre l’enclume et le marteau : les cadres pris au piège (Seuil) / Revue Charles N°3 Dossier Les Ouvriers de la politique (La Tengo Editions)

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Jean-Philippe Bouilloud : Entre l’enclume et le marteau : les cadres pris au piège (Seuil)

Pris au piège comme l’animal dont les mouvements resserrent le lacet qui l’étrangle, les cadres sont aujourd’hui les victimes d’un système de management qu’ils ont eux-mêmes largement contribué à mettre en place. Autrefois considérés comme des privilégiés dans l’entreprise, longtemps choyés et respectés pour leur formation et leur expérience – qui étaient considérées comme un atout majeur – et à ce titre protégés, ils n’échappent plus au lot commun : les modifications constantes des méthodes et du contexte de travail, la pression sur les résultats, l’environnement économique qui prévaut sur les personnes, et ils éprouvent un sentiment d’abandon, quand ce n’est pas de trahison à l’égard de l’entreprise qui a pourtant exigé d’eux une implication totale. Pour prendre une autre image, celle d’un tag porté sur un pont toujours encombré et qui avertissait ainsi les automobilistes : « Vous n’êtes pas dans un embouteillage, vous êtes l’embouteillage », les cadres se retrouvent aujourd’hui empêtrés dans la contradiction entre l’exigence d’engagement collectif et le caractère individuel de l’évaluation à laquelle ils sont soumis, à la fois acteurs et agis.

Même si le taux de suicide est bien inférieur chez les cadres que chez les ouvriers ou les agriculteurs, des affaires récentes ont défrayé la chronique chez Renault ou France Telecom, illustrant ce malaise qui gagne aujourd’hui l’encadrement. Avec des temps de travail élevés par rapport au reste de l’Europe – l’auteur cite le cas d’un jeune cadre dans une banque d’investissement qui fait très régulièrement des journées de 15 heures – désormais directement exposés au conséquences des stratégies de redéploiement, de rachat ou de vente d’activité qui se traduisent par des réductions d’effectifs et des reconfigurations permanentes, souvent à la limite du burn out , les cadres se retrouvent en outre isolés, coincés qu’ils sont entre une direction plus préoccupée d’expansion et de profits synonymes de bonus supplémentaires que de bien-être au travail, et des personnels légitimement heurtés par des exigences toujours plus pressantes et des incertitudes qui s’aggravent. C’est une situation nouvelle que cette solitude face à une organisation qui se dérobe en permanence et au sein de laquelle il ne peuvent plus guère compter sur des collectifs et des revendications communes, d’autant que le taux de syndicalisation des cadres en France, en Allemagne ou en Espagne est parmi les plus faibles d’Europe, avec 5 à 15% de syndiqués, loin derrière les 70% et plus des pays scandinaves.

Jean-Philippe Bouilloud analyse les nouvelles contraintes auxquelles ils sont soumis en termes de double bind , de double lien ou d’injonction paradoxale. Faire toujours plus avec moins de moyens, articuler les exigences de profit accru par un contrôle de l’utilisation des ressources et les impératifs de développement qui sollicitent davantage ces mêmes ressources s’apparente en effet à la situation décrite par les théoriciens de l’école de Palo Alto, et notamment Gregory Bateson, qui voyait là l’une des causes de la schizophrénie. L’injonction paradoxale résulte d’un ensemble d’ordres contradictoires auxquels on est tenu d’obéir, ce qui ouvre une perspective d’échec inéluctable dont on va chercher à se tirer en s’échappant du réel. L’exemple fameux est celui de la mère qui enjoint son enfant d’être autonome. Elle veut à la fois être obéie et que son rejeton soit indépendant. Ainsi on demande aux cadres d’être impliqués corps et âme dans les objectifs de l’entreprise et de se comporter comme des entrepreneurs autonomes. Entretenus dans cette illusion d’indépendance dans la gestion de leur ligne de production, il doivent rendre des comptes en permanence et sont tenus pour responsables alors qu’ils ne maîtrisent plus grand chose, ni la constitution des équipes, ni les objectifs, ni les moyens. Ce qui aboutit à un douloureux clivage entre autonomie et obéissance et en cas d’échec, à se voir reprocher de n’avoir pas respecté les contraintes si l’on a fait preuve de trop d’autonomie, et à l’inverse à se voir accuser de manque d’initiative si l’on s’est prudemment contenté de relayer les ordres. L’auteur donne l’exemple de ce responsable commercial d’une usine sidérurgique soumis à l’impossible impératif d’un retour sur investissement de 15%, lequel n’est atteint que pour les produits de luxe, et qui, selon ses propres termes se débrouille et « bidouille » les chiffres en « chargeant » les activités les plus rentables des « frais de structure » imputables aux lignes de production les moins rentables.

Au regard du constat détaillé et des témoignages qui ponctuent cette enquête, on comprend vite que ce ne sont pas tant les soi-disant « assistés » qui dégradent la valeur travail que ceux qui par appât du gain imposent les méthodes absurdes du management moderne, et notamment la mystique du « changement », de nouveaux produits et de nouveaux projets qui se succèdent à un rythme toujours plus soutenu en rendant caducs l’expérience et le savoir-faire développés sur le métier, et cela vaut évidemment pour tous, les cadres comme les ouvriers. Dans La Vie liquide , Zigmunt Bauman, décrit une société « où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines » et où « les réalisations individuelles ne peuvent se changer en biens durables car, en un instant, les atouts se changent en handicaps et les aptitudes en infirmités ». On ne saurait mieux définir la situation où se trouvent de nombreux cadres, sommés en outre de se conformer à cette mystique du changement sous peine d’apparaître comme des défaitistes face à l’avenir « radieux » de l’entreprise.

Jacques Munier

Revue Charles N°3 Dossier Les Ouvriers de la politique (La Tengo Editions)

Charles, le bookmag politique qui s’intéresse au petit théâtre de la politique et à ses coulisses

Dans cette livraison, les nègres, les conseillers et autres assistants parlementaires, les petites mains, les « ouvriers » de la politique

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