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Les deux raisons de la pensée chinoise / La Quinzaine littéraire

6 min
À retrouver dans l'émission

Léon Vandermeersch : Les deux raisons de la pensée chinoise. Divination et idéographie (Gallimard) / La Quinzaine littéraire

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C’est une étude qui permet en quelque sorte de « toucher du doigt » le cœur de la différence entre les modes de pensée chinoise et occidentale, à partir d’une analyse des origines de l’écriture chinoise. Contrairement à la plupart des systèmes d’écriture, qui transcrivent des énoncés de la langue parlée, l’écriture chinoise est constituée à l’origine par les éléments d’une langue préscientifique, les protocoles d’opérations de divination, un système postérieur de plus de deux mille ans à celui des Sumériens apparu vers 3400 avant notre ère, mais qui se conservera beaucoup plus longtemps. A partir de ces équations divinatoires s’est développée une spéculation qui a pris la place, dans la pensée chinoise, de celle qu’a occupée la théologie dans la culture occidentale. La divination a donc joué dans le monde chinois un rôle comparable à celui des croyances religieuses dans le nôtre, avec des conséquences dans tous les domaines du savoir et des pratiques, comme le montre l’auteur à propos des rituels, mais aussi de connaissances scientifiques comme l’astronomie, les mathématiques, la médecine et même l’histoire.

A l’origine, il y a donc cette forme de pensée magique liée à l’art de la divination, qui recherche plutôt des correspondances entre les phénomènes naturels que des relations de cause à effet entre l’ordre naturel et un ordre surnaturel censé le gouverner. Cette différence de départ se traduira en termes de visions du monde par la différence qui oppose ce que différents auteurs ont appelé la « pensée corrélative » à celle de la causalité que nous connaissons en Occident. Léon Vandermeersch montre comment on est passé des configurations graphiques obtenues sur les supports divinatoires, os ou écaille, aux graphies de ces équations, pour former une écriture idéographique restée longtemps indépendante de la langue parlée, et qui n’avait pas la même fonction. Ce n’est qu’au VIIIe siècle de notre ère qu’à partir de cette langue graphique on a constitué une écriture transcrivant la langue parlée. Laquelle a bénéficié du prestige quasi magique de cette origine divinatoire, donnant à la calligraphie chinoise une importance et une prégnance culturelle sans équivalent. Il aura fallu pour que cette opération ait lieu, pour que la langue chinoise restée si longtemps sans écriture finisse par en adopter une, que s’exerce l’influence de l’écriture indienne à travers le bouddhisme parvenu en Chine. Encore l’ancienne langue graphique, toute auréolée de sa performativité magique et divinatoire, s’est-elle conservée pendant des siècles à côté et en relation constante avec la dite « littérature de langue parlée » et sa nouvelle calligraphie qui n’était destinée qu’aux genres mineurs, la littérature d’idées ou la poésie traditionnelle restant transcrites dans l’ancienne langue graphique. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que sous l’effet d’une première « révolution culturelle », celle du dénommé « Mouvement du 9 mai 1919 » de tendance radicalement moderniste et tourné vers l’Occident, elle perdra toute espèce d’autorité pour disparaître en quelques décennies.

Le type de pensée qu’induit la langue graphique de la divination provient du chamanisme, présent en Chine depuis la nuit des temps. Dans cette vision du monde, le surnaturel que les religions occidentales hypostasient en entités divines est au contraire représenté comme le double invisible de la nature visible, qui la gouverne par le truchement d’une force magique que la divination est censée manipuler. Selon l’auteur, les chamanes des hautes époques protochinoises seraient devenus les devins du temps des inscriptions oraculaires, sous l’effet d’un effort de rationalisation des croyances magiques, un peu comme les prêtres des grandes religions ont tenté de rationaliser la foi dans la théologie. Ce qui a favorisé cette évolution unique dans le monde chamanique, c’est l’émergence de l’Etat, qui a fait des anciens chamanes des sortes de clercs dépositaires exclusifs de la communication entre les mondes, préfigurant dans la protohistoire chinoise ce que seront les lettrés dans la Chine impériale.

Pour Léon Vandermeersch, la pensée corrélative chinoise est – je cite « une pensée structuraliste qui explique les choses par l’apparentement de leur structure », ce qui serait la marque de la raison divinatoire. Elle fonctionnerait sur le modèle des relations de parenté, ce qui fait signe à nouveau vers le structuralisme. C’est ainsi que les 5 éléments – le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau – entretiennent des relations, tout comme le yin et le yang, de parallélisme et de parenté entre eux et avec tous les autres, de même que les différents organes dans la médecine chinoise. Ces structures sont conçues comme naturellement dynamiques. « La permanence de leur substance – ajoute-t-il – n’est que relative à leur transformations, au lieu que, chez Aristote, ce sont les changements qui sont relatifs à la permanence de la substance ». Il y a une sorte de « résonnance mutuelle de tous les phénomènes les uns avec les autres, laquelle, au lieu de l’enchaînement dans le temps des causes et des effets, maintient à chaque instant les dix mille êtres pour ainsi dire sur la même longueur d’onde ». En matière d’histoire, si c’est le genre du récit qui en a ordonné en Occident la connaissance, lequel genre fait ressortir l’enchaînement des causes et des effets, l’historiographie chinoise fera plutôt apparaître les similitudes entre les différentes strates événementielles déposées les unes sur les autres. Pas d’histoire orientée, pas de raison dans l’histoire qui se dévoilerait progressivement et se réaliserait selon un plan plus ou moins providentiel et donc une vision de l’histoire qui exclut l’idée de progrès.

Jacques Munier

En hommage à Maurice Nadeau, qui nous a quittés

La Quinzaine littéraire N°1086

Avec au rayon Idées :

Pierre Judet de La Combe (Jean Bollack Au jour le jour ), Pierre Pachet (Florence Dupont L’antiquité, territoire des écarts ) Pascal Engel (Simon Critchley Une exigence infinie ), Jean Lacoste (Walter Benjamin Allemands, une série de lettres , nouvelle traduction par Georges-Arthur Goldschmidt)

http://www.quinzaine-litteraire.presse.fr/index.php

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