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Les emblèmes de la République / Revue Hérodote

7 min
À retrouver dans l'émission

Bernard Richard : Les emblèmes de la République (CNRS Editions) / Revue Hérodote N° 144 Dossier L’extrême droite en Europe (La Découverte)

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Le sacré, quoiqu’on en dise, porte encore beau, Régis Debray l’a rappelé sans y toucher et en se contentant de le montrer dans un ouvrage récent, Jeunesse du sacré. On sait que la période révolutionnaire s’est empressée, avec fébrilité, de substituer à l’ancienne liturgie et à ses mystères une grammaire laïque mais qui puisait confusément à la même source. On peut penser qu’aujourd’hui, alors que la Révolution est rentrée au port, selon l’heureuse formule de François Furet, tout ce fatras d’allégories, d’emblèmes et de symboles républicains est tout juste bon à ranimer les sentiments engourdis de quelques anciens combattants mais il suffit d’un outrage au drapeau, la Marseillaise rhabillée en jamaïquaine ou sifflée dans un stade, pour que se lève, intacte et preste à mobiliser les foules, la dimension du sacré.

C’est pourquoi le décryptage des symboles a quelque chose à la fois de fascinant et de discrètement profanateur. Au lendemain du grand rituel civique de l’élection présidentielle, on peut s’abandonner à ce plaisir un peu pervers. Et comme nous allons marier la Marianne, sur l’air de la chanson, intéressons-nous à cette fille du peuple, puisque c’est ainsi qu’on nommait en littérature la sauvageonne des « classes dangereuses », voyez Marivaux et sa Vie de Marianne. Notre Marianne républicaine est née sous la Révolution, très exactement au début de la Première République, de l’insémination d’une chanson par un emblème. Le premier sceau officiel de cette Première République, fin 1792, la représentait sous les traits d’une femme-Liberté. Au même moment, un certain Guillaume Lavabre composait dans le Tarn la chanson occitane où il était question de « La Garisou de Marianno », la guérison de Marianne, confiée aux bons soins du docteur Montesquiou qui prescrivait « une once d’Egalité et deux drachmes de Liberté ». Au pays, on pensait que la jeune fille avait remplacé le roi puisque c’est le profil féminin d’une tête de Liberté au bonnet phrygien qui figure bientôt sur les pièces de monnaie à la place du monarque.

Mais si les symboles ont la vie dure, ils ont parfois des naissances contrariées. Née sous la Révolution dans le Midi, Marianne disparaît pendant plus d’un demi siècle pour revenir sous la plume de Frédéric Mistral comme le nom de la République à partir de 1848. Et la même année, ayant atteint l’âge de raison, on va la marier à Castres, toujours dans le Tarn et toujours en chanson, au cours des élections générales d’avril. Voyage de noces à Marseille, le chansonnier Victor Gélu raconte dans ses mémoires que le conseil municipal ayant dressé une grande statue de la République, la population irrévérencieuse l’avait appelée « la grosse Marianne ». De quoi était-elle grosse, déjà, si ce n’est de son identification à la République, c’est à dire à un destin mouvementé qui lui fera prendre les armes sous la Commune et coiffer le bonnet rouge. Et à propos, lequel : le bonnet rouge ou le bonnet phrygien, ou encore le « pileus », le bonnet conique romain de l’esclave affranchi ? Là aussi, il aura fallu la conjonction, voire la confusion de différentes allégories pour produire un symbole.

Le bonnet rouge, un bonnet de laine qui coiffe les pauvres, est vite devenu un emblème révolutionnaire et s’est répandu comme une mode au point qu’en 1792 un texte décrit joliment l’assemblée électorale de la ville de Sens comme un champ de coquelicots. On le portait aussi volontiers planté sur une pique. La même année, alors qu’Autrichiens et Prussiens ont franchi les frontières du pays, le roi qu’on soupçonne de les avoir encouragés est contraint au cours d’une grande manifestation de coiffer le bonnet rouge et de boire à la santé de la Nation, une infamie que ses partisans ne pardonneront jamais, vouant pour longtemps aux gémonies la désormais coiffe symbolique. Et c’est justement son accession à la dignité du symbole qui a changé son appellation et l’a transformée en « bonnet phrygien », un modèle dont la pointe recourbée revient sur le devant. Bizarrement, ou pas, c’est lorsque son usage comme coiffure passe de mode, après juillet 1794, que s’impose cette désignation pour un accessoire désormais entré dans le domaine du symbole. Pourtant des voix se sont insurgées contre cette dérive sémantique. Phrygien, c’est à dire originaire de Phrygie, en Anatolie, le bonnet coiffait les sujets du roi Midas, voués au culte de la déesse-mère Cybèle, à son fils et amant Attis, et aussi loin que possible des anciens Grecs qui appelaient la coiffe « bonnet oriental ». « Rien – s’écrie le peintre d’histoire et graveur Alphonse-Esprit Gibelin en l’an IV – rien n’est moins fait pour désigner la liberté, c’est une coiffure d’Asie, jamais la liberté n’habita ces contrées. »

Avec le coq gaulois, symbole issu, semble-t-il, d’un pléonasme ironique renvoyé par les Romains du fait de l’homonymie entre gallus, le coq et gallus le gaulois, avec le drapeau et la Marseillaise, l’image du président est une clé de voûte symbolique de la Nation, surtout depuis la Vème République où le premier magistrat est réputé être le garant des institutions. L’auteur souligne une continuité flagrante dans la mise en scène de la photo, d’Armand Fallières en 1906 à Georges Pompidou, que seule vient rompre en 1974 celle de Giscard due à Lartigue, en costume de ville sur fond de drapeau animé par une soufflerie. Il évoque aussi, au chapitre de la représentation, l’élégance de la langue et le sens de la répartie spirituelle, citant les trouvailles verbales du Général et sa gouaille occasionnelle de militaire, jamais vulgaire. Pas de risque pour lui de se voir retourner par ses concitoyens l’aimable interjection proférée au Salon de l’agriculture en 2008 : « alors, casse toi pauv’con ».

Jacques Munier

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