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Les Frères musulmans et le pouvoir / Revue Annales

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Pierre Puchot (dir.) : Les Frères musulmans et le pouvoir (Galaade Éditions) / Revue Annales , 69e année N°4 Dossier Antisémitisme et histoire (EHESS/Armand Colin)

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L’islam politique des Frères musulmans est né en Égypte en réaction au déclin et au retard de la société arabo-musulmane par rapport aux sociétés occidentales colonisatrices. Il est étroitement lié au mouvement apparu dans ce pays à la fin du XIXe siècle et désigné comme la Renaissance islamique (En-Nahda), un mouvement inspiré par le juriste et mufti réformateur Mohamed Abduh. Pour lui, l’état d’arriération du monde musulman était notamment dû à la sclérose dans laquelle les oulémas avaient maintenu l’islam. Dans l’optique d’une modernisation, il préconisait de faire retour aux textes sacrés, un peu comme la Renaissance en Europe s’employa à revenir à la lettre du patrimoine grec et latin, et procéda à de nouvelles traductions de la Bible. Mohamed Abduh était par ailleurs partisan d’une ouverture aux apports de l’Occident, alors que l’un de ses plus proches disciples, Rachid Rida, s’inscrivait dans une perspective plus identitaire. Un autre disciple d’Abduh, Ali Abderraziq développe quant à lui des idées beaucoup plus avancées dans un livre disponible en français et qui fut en son temps condamné en Égypte : L’islam et les fondements du pouvoir , où il se prononce notamment pour la séparation des pouvoirs religieux et politique. Mais c’est la tendance identitaire et islamique à laquelle se rattache Hassan al-Banna, qui suivit l’enseignement d’Abduh et de Rida. Lui était un instituteur, formé par une institution moderne et habillé à l’occidentale. L’organisation qu’il fonde, les Frères musulmans est d’abord une association de bienfaisance islamique. Mais très vite elle devient un mouvement de masse à la fois religieux social et politique. Elle ne produira pas de grands intellectuels comme la Renaissance arabe, mais un réseau d’organisations gouvernées dans un esprit pragmatique et qui s’étendra à tous les pays du monde arabo-musulman, non sans difficultés avec certains pouvoirs nationaux, à commencer par l’Égypte de Nasser, qui les réprimera durement.

Le pragmatisme est le maître-mot de la stratégie des Frères musulmans, comme le montrent les différentes contributions à cet ouvrage, un pragmatisme lié à la dimension nationale revendiquée de chacune des organisations, et qui a pu avoir pour conséquence de singulières alliances, par exemple celle recherchée par la Confrérie syrienne en 2013 avec l’Arabie Saoudite au moment précis où Riyad soutenait le maréchal Sissi contre le président égyptien Mohamed Morsi, et la répression sanglante des manifestations des Frères musulmans au Caire. Il est vrai que les Syriens avaient tout à gagner à ce rapprochement, alors qu’ils se trouvent en grande difficultés dans leur pays face à la montée des groupes djihadistes, et ce malgré leur présence ancienne sur le terrain, où ils ont subi la répression féroce du régime Assad dans les années 80, avec notamment l’assaut sur la ville de Hama qui a fait 25000 morts dans la population. Les Frères musulmans syriens ont alors fui le pays pour un long exil qui affaiblit aujourd’hui leur position, notamment au sein du Conseil national syrien alors qu’ils y sont largement majoritaires. Et comme le montre ici Raphaël Lefèvre, c’est le même pragmatisme qui commande leur attitude dans cette instance qu’ils ne cherchent ni à noyauter, ni à islamiser, soutenant l’élection à sa tête d’un militant laïc – Burhan Ghalioun – ou dernièrement du chrétien marxiste Georges Sabra. Sur le plan politique leur projet présenté en 2012 vise à constituer en Syrie un « État civil » et non pas « islamique », et il reconnaît – je cite « la diversité religieuse, politique, intellectuelle et culturelle » qui caractérise ce pays.

En Égypte l’organisation a bien tenté de coloniser et de verrouiller le pouvoir, comme le montre ici la contribution très complète de Marie Wannetzel, Mohamed Morsi apparaissant comme – je cite « un président gouvernant pour sa Gamaa et non pour le peuple égyptien », une boutade le présente même comme le responsable des Frères musulmans en charge du dossier de la présidence. Mais en Tunisie, Pierre Puchot rappelle que Ennahda a voté une constitution qui consacre la liberté de conscience et la parité hommes-femmes avant d’accepter l’alternance après deux années d’exercice du pouvoir. Journaliste à Mediapart, spécialiste de la Tunisie à laquelle il a consacré deux livres, il a rassemblé dans cet ouvrage les contributions de jeunes chercheurs arabisants proches du terrain qui, du Yémen au Maroc, de Gaza à l’Algérie en passant par la Jordanie ou la Lybie brossent un panorama contrasté et détaillé de l’influence de l’islam politique afin – je cite « d’en finir avec une vision globalisante (…) pour mieux comprendre des sociétés en mouvement ».

Jacques Munier

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Revue Annales, 69e année N°4 Dossier Antisémitisme et histoire (EHESS/Armand Colin)

http://annales.ehess.fr/

70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz

Des persécutions médiévales à la Shoah l’antisémitisme est un objet complexe pour l’historien qui doit faire la part des fantasmes et des réalités politiques assumées comme anti-juives, c’est ici le problème soulevé par Maurice Kriegel, quand Marie Dejoux revient sur la restitution par Saint Louis des biens abusivement saisis aux créanciers juifs par son administration. Un dossier qui prolonge celui que les Annales avaient consacré aux juifs et aux chrétiens du Moyen Age, et à la déportation et sa mémoire, sous la direction de Lucette Valensi, ainsi qu’à l’histoire juive et à l’histoire des juifs par Sylvie Anne Goldberg

Au sommaire

Marie Dejoux

Gouvernement et pénitence

Les enquêtes de réparation des usures juives de Louis IX (1247-1270)

Maurice Kriegel

L’esprit tue aussi

Juifs « textuels » et Juifs « réels » dans l’histoire

Steven Englund

De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, et à rebours

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