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Les Grecs aux Enfers / Revue Gibraltar

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À retrouver dans l'émission

Danielle Jouanna : Les Grecs aux Enfers. D’Homère à Épicure (Les Belles Lettres) / Revue Gibraltar N°4 Dossier Contre les murs, ce héros du quotidien

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D’Homère à Platon, en passant par l’orphisme et les cultes à mystères, la représentation des enfers chez les anciens Grecs a beaucoup évolué. La fortune littéraire et mystique du royaume d’Hadès prend fin avec Aristote et surtout Épicure ou les Stoïciens, pour lesquels ce qui importe n’est plus l’au-delà mais la vie ici-bas et les conditions pour la réussir. Mais on n’échappe pas à la tentation, en lisant l’enquête détaillée de Danielle Jouanna, de faire le lien avec l’imaginaire chrétien de l’enfer, tel qu’il a imprégné notre Moyen Âge pour de longs siècles. D’autant que c’est souvent par des auteurs chrétiens que les quelques connaissances dont nous disposons concernant par exemple les cultes à mystères nous ont été transmises, ce qui laisse supposer que certains d’entre eux avaient été initiés, même s’ils les présentent d’une manière critique après leur conversion à cette nouvelle forme d’orphisme que constitue la religion chrétienne, culte rendu à un dieu mort et ressuscité. Les premiers chrétiens, dans leur grande majorité, appartenaient à cette culture commune et composite du monde grec qui avait investi l’espace méditerranéen. Nul doute que la force d’imprégnation des représentations et des pratiques rituelles qui donnaient au règne des morts une réalité presque tangible et une géographie physique, n’ait conservé sans discontinuer son pouvoir de suggestion jusque dans l’Europe médiévale où cet imaginaire put se fondre et se ressourcer dans celui des Celtes.

Le sens des cultes à mystères était de préparer les initiés à cette vie future après la mort. L’idée fera son chemin, elle trouvera sa traduction dans l’esprit des mortifications, la vie monacale et la longue coexistence des vivants et des morts dans l’anthropologie occidentale, comme si le royaume infini de ceux qui nous ont quittés cernait de toutes parts les parapets de notre monde confiné, menaçant à tout instant de le submerger. Danielle Jouanna souligne une différence importante, cependant, entre les conceptions antique et médiévale de l’enfer, c’est la connotation morale. Le mot enfer, d’origine latine renvoie à une topologie commune, située « en dessous », infernus . C’est très logiquement que l’inhumation des corps a inspiré les représentations spatiales d’un monde souterrain. À quelques nuances près les anciens Grecs adoptaient la même vision mais le mot n’existait pas comme tel. C’était « la maison d’Hadès », l’un des trois frères divins qui s’étaient partagé l’univers : à Zeus la terre et les cieux, à Poséidon les océans quand Hadès gouvernait avec la terrible Perséphone les mondes souterrains. Et l’enfer chrétien est devenu le lieu éternel de relégation des damnés, des pécheurs, alors que les enfers grecs réservaient une place presque paradisiaque au commun des mortels. Une colline et quelques arbres fruitiers, une prairie d’asphodèles sur un sol il est vrai sec et désertique, qui fait dire à Lucien de Samosate dans un conte parodique où il met en scène Charon, le passeur des enfers, ayant obtenu d’Hadès un jour de congé pour visiter la terre, devant la pratique des libations censées nourrir les morts, qu’ils n’en n’ont pas besoin puisqu’ils sont « nus et desséchés dans la prairie d’asphodèles ». On parle aussi d’une île des bienheureux, un lieu réservé aux élus, qui lui ne semble pas souterrain mais situé dans au-delà mystérieux, aux confins de la terre. Enfin il y a plusieurs fleuves : le Cocyte, littéralement « fleuve des lamentations », l’Achéron, le Styx, dont le nom provient du verbe stugeo , qui signifie « haïr », et pour oublier tout, ça le Léthé, le fleuve de l’oubli.

Il y a bien cependant une région plus lointaine encore, destinée à recevoir les grands coupables comme Cronos qui a émasculé son père céleste Ouranos ou Sisyphe le rusé. Mais ce sont des Titans, des demi-dieux, pas des humains. De même les nuées de divinités maléfiques, Parques, Gorgones – dont la redoutable Méduse – et autres Érinyes s’en prennent plutôt aux vivants qu’aux sages défunts.

« C’est avec Platon qu’on va enfin découvrir une réelle réflexion sur l’au-delà et une élaboration complexe de l’image des enfers » rappelle Danielle Jouanna, avec notamment le credo de Socrate qui affirme sa croyance en l’éternité de l’âme. Y croire, dit-il dans le Phédon , c’est un beau risque à courir… et cette croyance implique un choix de vie. Pascal ne dira pas autre chose avec son fameux pari .

Jacques Munier

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Revue Gibraltar N°4 Dossier Contre les murs, ce héros du quotidien

http://www.gibraltar-revue.com/

Les murs qui se dressent partout en Méditerranée, jadis espace de communication et d’échange, de Gibraltar jusqu’en Grèce, au Liban ou en Israël

Au sommaire

Contre les murs, ces héros du quotidien

  • Grèce, Et au milieu coule l'Evros

  • Chypre : À chacun son café

  • Liban-Syrie : Debout contre la désolation

  • Turquie : Rivières en sursis au pays des Lazes

  • Histoires vraies de Gaza – L’ordinaire de la bande par l’écrivain François Beaune

  • Spécial Pyrénées – Deux reportages > Fillols, village de tous les possibles

Les Pyrénéens défient la frontière

  • Espagne > La “Hue ! radio”, onde nomade de la sierra des oliviers

  • Récit BD > Addiopizzo

  • Naples > Sérénades napolitaines

  • Reportage photo > Gibraltar : Sous l’insolent soleil de l’Union Jack

  • Île du Levant > Le paradis retrouvé de Marguerite

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