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Les hommes providentiels / Revue Mouvements

6 min
À retrouver dans l'émission

Jean Garrigues : Les hommes providentiels. Histoire d’une fascination française (Seuil) / Revue Mouvements N° 69 Dossier Changer la vie, changer la gauche (La Découverte)

Jean Garrigues : Les hommes providentiels. Histoire d’une fascination française (Seuil)

Le phénomène n’est évidemment pas une exclusivité française mais l’auteur considère à juste titre qu’il était intéressant d’en étudier la récurrence dans l’une des plus vieilles démocraties du monde, à priori la moins disposée à tomber dans le piège de la fascination. « Il faut toujours une traduction plastique au sentiment des Français, disait Maurice Barrès, qui ne peuvent rien éprouver sans l’incarner dans un homme » et en l’occurrence un général est « encore plus significatif qu’un orateur, car il peut empoigner les bavards ». Jean Garrigues s’emploie à démonter les mécanismes qui ont rendu possible, dans l’histoire républicaine de notre pays, « cette fascination ancestrale et mystique pour la figure de l’homme providentiel ». Il analyse la « pulsion du rassemblement » qui infuse « le récit messianique national », lequel se trame dans la nostalgie du pouvoir monarchique.

Rien de moins magique ou surnaturel en effet que cet élan populaire qui plébiscite un « homme de destin », comme disait Malraux à propos du général De Gaulle, l’homme de destin amené à catalyser les destins de chacun. La période historique, le choix du moment ou « kaïros » (le dieu grec de l’occasion opportune), la trajectoire antérieure du « sauveur », qui alimentera la chronique destinée à entretenir l’état de grâce, sont les ingrédients indispensables à cette alchimie collective, ainsi résumée sur le tard par Napoléon en exil : « Lorsqu’une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l’agite et elle semble chercher un homme qui puisse la sauver ». Mais ce que montre l’auteur, notamment à propos de ce cas précis, c’est que la « catharsis » na va pas sans un sens confirmé de la propagande, on dirait aujourd’hui de la com. Dans l’épopée napoléonienne, le modèle de cette incarnation de l’homme providentiel, le principe se vérifie à merveille. Le commandant en chef de l’armée d’Italie utilise la presse naissante de façon systématique pour construire sa légende. L’inventeur du « coup d’éclat permanent » se fait volontiers le journaliste de ses propres exploits et déplore en privé qu’à Paris on ne conserve « le souvenir de rien ». « On ne m’aura pas vu trois fois au spectacle que l’on ne me regardera plus », souffle-t-il à son secrétaire particulier. Et d’inonder le Directoire de lettres et de proclamations en exigeant leur publication dans les journaux officiels. Tant et si bien qu’à l’issue des campagnes d’Italie la presse et les chansonniers lui font un concert de louanges et – on se souvient encore de cette icône – le peintre Gros le représente au pont d’Arcole, un drapeau dans la main et le sabre au clair.

Comment s’étonner dès lors qu’à son retour de la campagne d’Egypte, une expédition qui va ajouter à son image de général invincible celle du protecteur de la science et de la raison, une campagne d’ailleurs opportunément interrompue alors que Sieyès est en recherche de l’homme providentiel du futur Consulat, comment s’étonner que dès son débarquement à Fréjus en 1799 il soit acclamé comme « le sauveur de la patrie » et que tout au long de sa remontée vers Paris le nom de Bonaparte ponctue les accents de la Marseillaise entonnée par un peuple qui le porte en triomphe. Mme de Staël commente : « Pour la première fois depuis dix ans, un nom propre est dans toutes les bouches ».

Jean Garrigues se garde bien de confondre l’histoire qui s’écrit et la mémoire collective, laquelle entretient le mythe mais peut se révéler aussi oublieuse que thuriféraire. C’est tout le chapitre de la postérité qui s’ouvre, essentiel dans la carrière d’un homme providentiel qui veut entrer dans l’Histoire. « Je voudrais être ma postérité – aurait confié Napoléon – et assister à ce qu’un poète tel que le grand Corneille me ferait sentir, penser et dire. » Mais au risque de rompre le charme l’historien veut y voir clair, il a classé ce genre de délire en différentes catégories correspondant à des références historiques : le temps des Césars et des généraux, celui de Périclès et de la démocratie parlementaire qui se méfie des dictateurs et où se distinguent les figures de Gambetta ou Clémenceau, le temps de Cincinnatus qui exerça la dictature pour sauver l’unité romaine contre la plèbe et puis s’en retourna cultiver son champ et le temps de Solon, le réformateur qui ne fléchit pas devant les plus puissants et qu’illustre la personne de Mendès-France.

Le panorama est dominé aux deux pôles par Napoléon et De Gaulle. Le général est champion toutes catégories dans cette typologie, à la fois César et Cincinnatus, Solon et Périclès, même si mâtiné de monarque autant que de stratège. Et il a l’avantage historique d’avoir remis le couvert, une double détente providentielle en quelque sorte, la Libération et la Vème République. Lui aussi se savait promu à la postérité et à l’Histoire. Mais ses périodes de « traversée du désert » ont en plus libéré la vocation de l’écrivain, un élément essentiel dans un pays comme le nôtre pour cultiver la flamme.

Jacques Munier

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