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Les jeux de la mémoire / Revue France Culture Papiers

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À retrouver dans l'émission

Daniel Percheron : Les jeux de la mémoire (Le Passage) / Revue France Culture Papiers N°4

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Daniel Percheron : Les jeux de la mémoire (Le Passage)

Ce sont de petites séquences, engrammées on ne sait trop où et qui refont surface par moments, des souvenirs, des traces presque matérielles, ténues mais insistantes, qui délivrent des odeurs, des images ou des sons, qui suspendent le temps et le poids des choses. Daniel Percheron les a rassemblées et chacun d’entre nous pourrait, pour lui-même, en rallonger la liste. Il parle de mémoire mais lui qui connaît bien la langue, en est-il si sûr ? A lire ces fragments, « ce patchwork de bribes qui se tient au dessus de l’oubli » on a plutôt le sentiment d’avoir affaire à la vie, une vie dormante sous la surface de l’activité consciente, la substance dont nous sommes faits, à notre insu, ou presque.

S’il faut parler de mémoire, ce sera à la manière de ce filet d’eau qui coule d’une fontaine protégée par des rideaux de bambous au milieu des jardins de la Villa Médicis. A Rome au petit matin, dans la perspective d’une journée saturée de splendeurs entre les Caravage, les Michel-Ange, les pierres fumantes et les ruines du Forum, l’enfilade des piazzas et de « tous ces siècles enchevêtrés ». Là, au bord de ce bassin, la rumeur d’un filet d’eau qui semble couler depuis toujours, cueilli comme au premier jour, en dit subitement plus long sur l’histoire de Rome que l’horizon de façades, de frontons et de dômes. Nous sommes dans le registre minuscule du « Je me souviens » de Georges Pérec, lequel fait d’ailleurs une apparition dans le livre, ou plutôt sa cigarette, tenue entre le majeur et l’annulaire, un « détail fumigène ». L’auteur se souvient du film de Paul Auster et Wayne Wang, Brooklyn Boogie , où Jim Jarmusch fait tout un numéro en fumant sa dernière cigarette, singeant les façons maniérées de personnages nazis au cinéma, à ce qu’il dit, et notamment en tenant sa cibiche comme Pérec. Daniel Percheron rappelle la pointe d’émotion fugace ressentie par l’écrivain en voyant, depuis la terrasse d’un café de la place Saint-Sulpice, « un homme secoué de tics » tenir comme lui sa cigarette entre le médius et l’annulaire, ajoutant que c’est la première fois qu’il retrouve chez un autre une telle habitude. En surplomb de la scène, on est invité à se souvenir que Georges Pérec fut l’un de ces petits Juifs qui perdirent père et mère sous l’Occupation. Et à partager le trouble de l’auteur « que son doux pli fumigène puisse appartenir à une imagerie nazillarde ».

Le cinéma occupe une place de choix dans ces fragments d’anamnèse. Le jour de la mort simultanée d’Orson Welles et de Yul Brynner, une photo à la une du Parisien qui titrait ADIEU LES MONSTRES exhibait la silhouette fantastique du réalisateur à l’allure de Falstaff, de dos et s’engageant dans une porte à tambour. Reviennent alors en flash-back d’autres images du « monstre » qui peut partir de dos, et qui avait jadis convoqué les journalistes « pour leur montrer, quelques heures avant de l’épouser, l’incomparable beauté de Rita Hayworth dormant encore sur le matin ». « Entre ces deux instantanés – ajoute Daniel Percheron – il y eut le « lent suicide d’un génie aux spaghettis », selon la propre formule du cinéaste ». Mais un peu plus loin, « Dernière station » ne fait pas allusion au « dernier métro ». En sortant du cinéma, après avoir vu Deep End , le film crépusculaire de Jerzy Skolimowski, avec dans les yeux le sang encore frais de la scène finale, qui s’échappe de la tête de la fille pour se mêler à l’eau de la piscine, il est le témoin du geste désespéré de celui ou celle qui s’est jeté sous la rame, devenu une masse sombre, broyée entre les rails. Un peu plus loin, une jambe à l’envers qui monte droit vers sa chaussure attire l’œil, belle comme un tour de magie. Subitement la réalité se rapproche dangereusement, il n’y a plus rien pour faire écran.

Et on est aussi loin que possible de l’expression parfaite du bonheur podologique qu’est censé incarner le « syntagme figé » « prendre son pied », qu’on faisait sonner à tout bout de champ l’espace de quelques saisons, comme une menue monnaie légère et sans durée mais où certains d’entre nous reconnaîtront avec lui le chiffre de l’adolescence. L’auteur le rapproche d’un autre vocable entendu en revoyant Belle de jour dans la bouche du dénommé Marcel « à l’arrogance facile », joué par Pierre Clémenti et qui, face au mutisme de Catherine Deneuve est forcé d’admettre qu’il aime mieux ça : « les fille qui parlent, c’est la tasse », convient-il. « Tasse d’un côté, pied de l’autre – ajoute notre paramnésique – ainsi se divisaient nos jours, nos semaines et nos samedis soirs ».

Le langage, l’élément vital de l’auteur des Bruits de langue , est évidemment très présent dans cette compilation de jeux de mémoire. Roland Barthes est de la partie, lui qui fut longtemps son patron à la tête de la revue Communications, Daniel Percheron étant le rédacteur en chef. Mais les expressions les plus savoureuses lui proviennent de sa parentèle. « Arrêtez de faire la Walkyrie ! » leur lançait la grand-mère excédée par leur chahut, ce qui dénote à la fois un vieux fonds de germanophobie et une sûre intuition linguistique puisqu’en haut allemand la racine wal signifie « champ de bataille ». Et au petit trésor dont la maman faisait trop grand cas elle lâchait : « c’est un dieu sur une pelle de bois »… Sa mère n’était pas en reste, elle qui disait à propos du pain rassis qu’il était « dur comme les fesses à Robespierre », ce qui connotait un svelte postérieur, correspondant à l’image qui nous est restée du héros de la Révolution, mais référait aussi au patronyme, car dans Robespierre, comme chacun peut l’entendre, il y a « pierre ». On conçoit qu’à telle école le jeune Percheron ait acquis de solides prédispositions pour l’usage de la langue fleurie, ce dont il nous régale aujourd’hui les esgourdes et les mirettes.

Avec les odeurs, on entre dans le domaine de l’enfance

Jacques Munier

RevueFrance Culture Papiers N°4

Une revue couronnée par les Trophées de l’innovation Presse

Avec encore une innovation dans cette nouvelle livraison : un extrait, en avant première , d’une émission de Marie-Hélène Fraïssé qui sera diffusée dans les semaines qui viennent dans Tout un monde . Dans le cadre d’un reportage sur les sociétés amérindiennes le long des côtes de Colombie britannique et de l’Alaska, Marie-Hélène Fraïssé a rencontré Rick Halford, homme politique atypique qui est parti en guerre contre un projet minier au nom de la protection des saumons sauvages

Thématiques : A table ! et notamment l’histoire de Chine par sa cuisine ou celle des aliments les plus célèbres : le camembert, popularisé par les poilus de la Grande Guerre, les origines religieuses du café ou l’histoire de la mayonnaise

Algérie : en finir avec le silence – Les apprentis sorciers de l’espèce. D’hier à aujourd’hui : Les abus de Borgès, Une magnifique archive INA, un grand entretien de Georges Charbonnier avec l’écrivain en 1965

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