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Les manuscrits de Tombouctou / Revue Area

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À retrouver dans l'émission

Jean-Michel Djian : Les manuscrits de Tombouctou (JC Lattès) / Revue Area N° 27 (Descartes & Cie)

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Jean-Michel Djian : Les manuscrits de Tombouctou (JC Lattès)

C’est un bel ensemble documentaire, agrémenté des photographies de quelques uns des splendides manuscrits anciens que recèle Tombouctou, 100 000 au total dans la seule cité dite des « 333 saints » et plus de trois cent mille dans la région environnante. Conservés au sein des familles, dans des malles et des cantines rouillées, ou dans des bibliothèques et des madrasas, ils témoignent de l’histoire du Mali, en particulier de l’Empire Songhaï qui fit de Tombouctou, aux XVe et XVIe siècles une ville florissante, dotée d’une université réputée.

« Ces textes retrouvés – nous dit Le Clézio dans sa préface – ces manuscrits parfois humbles, parfois magnifiques dans leur écriture hiératique, le luxe de leurs ornements et de leurs reliures, témoignent de ce qui fait aujourd’hui défaut dans la culture universelle. Une part importante de la civilisation du monde est restée sans visage. L’immensité du pays saharien, contrairement à l’idée qu’en donnent les voyageurs européens du XIXème siècle, n’a jamais été cet espace vide, semblable à un paysage lunaire, séparant les deux Afriques, celle du nord, civilisée et lettrée, et celle des régions sub-sahariennes, primitives et obscures. »

Aujourd’hui l’obscurantisme menace à nouveau ce patrimoine, miraculeusement préservé à travers les siècles, malgré les destructions dues au guerres coloniales et à l’ignorance des soldats, que Senghor évoque dans un poème, avec cette image des précieux manuscrits servant de torches. Les islamistes qui occupent le nord du Mali, ont déjà détruit plusieurs mausolées à Tombouctou, témoins d’un islam éclairé, proche du soufisme et pratiquant le culte des saints. On peut donc craindre pour les manuscrits, d’autant que leur valeur marchande peut éveiller les convoitises et que s’il y a parmi eux des textes sacrés, des commentaires du Coran, il y a aussi des recueils de poésie, de contes, de musique, des ouvrages d'astronomie, de mathématiques, de botanique, de droit, de médecine des pièces comptables, les cours du sel et des épices, des précis de pharmacopée (dont un traité sur les méfaits du tabac), et même des conseils sur les relations sexuelles… Autant de domaines tenus en piètre estime par les barbares d’Ansar Eddine, voire considérés comme impies. Le sauvetage et la mise à l’abri de ces manuscrits se sont donc organisés, jusque chez les particuliers.

Leur mise au jour et l’intérêt des historiens occidentaux pour ces documents, notamment ceux qui portent sur l’histoire de cet empire Songhaï, est relativement récente. C’est un explorateur allemand, Heinrich Barth, qui découvre au fond d’une mosquée le Tarikh es-Soudan , une chronique rédigée en arabe par un lettré né en 1596, notaire de son état et imam de la mosquée de Sankoré, une chronique qui retrace l’histoire de Tombouctou depuis sa fondation jusqu’au milieu du XVIIème siècle. On peut lire dans l’ouvrage de Jean-Michel Djian le récit du témoignage émerveillé de Barth devant cette inestimable découverte, ainsi d’ailleurs que ceux d’autres explorateurs du XIXème siècle, comme René Caillié, fier d’avoir atteint – je cite – « cette cité merveilleuse, objet des recherches des nations civilisées de l’Europe », mais qui passera à côté des manuscrits. Il y a aussi Félix Dubois, qui rapportera en France les chroniques découvertes par Barth et qui se frotte les yeux devant le spectacle de la cité « qui trône sur l’horizon dans une majestueuse attitude, comme une reine ». « Et c’est là Tombouctou – demande-t-il – Tombouctou la Sainte, la Lettrée, cette lumière du Niger dont on a écrit : « un jour viendra où nous corrigerons le texte de nos classiques grecs et latins sur les manuscrits qui y sont conservés ».

Le Tarikh es-Soudan , ainsi que le Tarikh el-Fettach découvert quelques années après lui, livre des informations essentielles sur l’histoire de Tombouctou jusqu’à la conquête marocaine de la fin du XVIème siècle, mais aussi sur l’organisation sociale et l’administration de la justice. Nommé à vie par l’empereur, le cadi incarnait le droit et jouait un rôle de contre-pouvoir face au risque d’arbitraire et de tyrannie. On trouve ainsi à la bibliothèque Mamma-Haidara, la plus importante de la ville, l’arrêt manuscrit d’un cadi relatif à l’émancipation d’une esclave maltraitée par son maître. L’homme de loi était choisi en fonction de sa compétence mais aussi de sa situation financière, pour écarter tout soupçon de corruption et il ne pouvait déléguer afin de porter seul la responsabilité de ses décisions. Le système dénote un degré élevé de sagesse politique, confirmé par cette observation du Tarikh el-Fettach : « Tombouctou n’avait pas sa pareille pour la solidité des institutions, les libertés politiques, la pureté des mœurs, la sécurité des personnes et des biens, la clémence et la compassion envers les étrangers, la courtoisie à l’égard des étudiants et des hommes de science et l’assistance prêtée à ces derniers. »

D’autres manuscrits en témoignent également, des recueils de fatwas , ces avis juridiques concernant une grande variété de sujets, étudiés par Mohamed Hamady de l’université de Nouakchott ou des traités de bonne gouvernance, ou encore la Charte du Mandé , promulguée en 1236 par l’empereur du Mali et présentée ici par l’écrivain Cheikh Hamidou Kane. Doulaye Konaté, de l’université de Bamako, revient sur les rapports entre tradition orale et écriture que révèlent ces manuscrits, écrits en langue arabe et bientôt transcrits dans cette graphie dans les langues africaines peule, swahili ou wolof. Et puis, je vous l’ai dit, dans le registre de la médecine, on trouvera dans Les manuscrits de Tombouctou des conseils pour réussir un acte sexuel ou pour réfréner l’épouse dans ses tentations d’infidélité, avec des recettes à base de testicules ou de sang de volailles.

Jacques Munier

Revue Area N° 27 Le couple à l’œuvre (Descartes & Cie)

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