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Les masques / Les Cahiers du Mnam

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Georges Buraud : Les masques (encre marine) / Revue Les Cahiers du Musée national d’art moderne N°128

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Ce livre, publié en 1948 et aujourd’hui réédité semble avoir fait date comme un ouvrage de référence couronnant quelques décennies d’engouement pour l’art africain, engouement dont Guillaume Apollinaire fut l’un des initiateurs. André Breton disait au moment de sa parution que Georges Buraud était le premier à avoir su dégager le sens de ce besoin « qui, en tous temps et en tous lieux, a porté l’homme à dérober son visage derrière une figure modelée à l’apparence d’un animal, à l’image d’un ancêtre ou conçue comme représentative d’un dieu. » Georges Buraud était notamment scénariste, collaborateur d’Abel Gance. Dans son livre, il fait en effet un grand tour de l’histoire et du monde, qu’il débute par le visage du sphinx ou les masques mortuaires égyptiens, et ces statues des nécropoles représentant le défunt, « dont le visage de pierre – je cite – semble fixer l’absolu et adhérer à lui dans une sorte de gravité farouche et radieuse ».

D’une manière générale, le masque est un attribut de la scène, qu’elle soit rituelle ou théâtrale. Ces deux aspects se trouvaient rassemblés en Grèce ancienne, dont le théâtre est une forme de liturgie, empruntant ses thèmes à la mythologie et se produisant dans le cadre rituel des fêtes à Dionysos. Cette double caractéristique place le masque dans l’orbite du vertige, celui concrètement pour l’acteur de paraître en disparaissant, d’être subitement investi par la puissance d’un rôle mythique, et de pouvoir observer les émotions qu’il déclenche chez les autres sans rien livrer des siennes propres. Le masque comique, quant à lui, présente la même forme de stylisation du visage que le masque tragique, mais inversée. Les lignes expressives – nous dit Georges Buraud – changent de direction, « elles s’abaissent en oblique et se tordent en une grimace violente, bouffonne » inscrivant sur la face « un éclat de rire explosif qui met en miettes l’univers sagement construit des légistes et des philosophes ». Sur la scène, le masque avait en outre la fonction technique d’amplifier la voix.

Masques japonais, qui ont élevé au plus haut l’art du portrait, masques grimaçants d’exorcisme ou de pantomime en Asie, masques eskimos qui évoquent l’éclat mat de la neige ou, légèrement teintés, « la lueur de l’aurore sur les étendues de glace », masques guerriers ou totémiques des Indiens d’Amérique, ils sont tous là, accompagnés des images de l’exceptionnelle collection du Musée du Quai Branly. Georges Buraud évoque également nos masques grotesques de carnaval, qui invitent – je cite – à « oublier le civilisé », à « déchaîner jusqu’à la frénésie la grosse joie, l’esprit de farce ». « Un véritable torrent de figures grotesques de carton et de bois a coulé en Europe depuis le Moyen Âge ». Mais ce ne sont pas des instruments magiques, comme les masques africains, tout au plus des signaux collectifs de transgression hilare.

Les masques africains, eux, illustrent ce que les ethnologues appellent des « embrayeurs de puissance ». L’auteur les décrit comme des condensateurs « des énergies subconscientes de l’organisme » dont l’homme a peuplé le monde et qui lui reviennent « pour le contraindre ou l’exalter » sous forme de fluides ou de présences. Chez les Dogons, les Baoulés de la Côte d’ivoire, les Bénins ou les peuples du Congo, les masques interviennent à toutes les grandes étapes de la vie, de la naissance à la mort. Mais leur fonction rituelle ou magique n’élude pas leur beauté plastique, souvent empreinte d’un impressionnant hiératisme. « Deux fois modelés, par la main du sculpteur et par la danse des lumières qui leur communique une vie surnaturelle, les masques pétrifiés bougent étrangement » note cependant Georges Buraud, qui cite l’ouvrage « capital » de l’anthropologue Marcel Griaule sur les masques dogons : « la plastique du masque est intimement liée à sa chorégraphie ». C’est sans doute cet effet de « rythme dans la fixité » qui avait séduit Picasso, dont on sait que sa découverte de l’art africain a provoqué un tournant décisif dans sa peinture. Mais comme en témoignent ces propos de 1937 cités par André Malraux, il restait sensible à la dimension surnaturelle de ces artefacts : « Pour moi ces masques n’étaient pas seulement des œuvres plastiques… Ils étaient des objets magiques… les intercesseurs d’esprits inconnus et menaçants (…) des armes empêchant les individus d’être possédés par les esprits et leur permettre de s’en libérer. »

Jacques Munier

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Revue Les Cahiers du Musée national d’art moderne N°128

Un numéro essentiellement consacré à Marcel Duchamp et Jeff Koons, qu’on peut voir dans deux expositions du centre Pompidou, la rétrospective Jeff Koons ouvrant ses portes le 26 novembre. Il y a plus d’un lien entre les deux, ne serait-ce que parce que ce dernier a déclaré qu’il était profondément redevable à Marcel Duchamp, et parce qu’on est toujours dans des histoires d’objets

Au sommaire :

MARCEL DUCHAMP IMPRECIS ET MAGHANE

JEFF KOONS : UNE HISTOIRE DE GOUT

DEJA VU ET MELANCOLIE - LES VISIONS EN NOIR DE NICOLAS MOULIN

LE MONUMENT EST MORT : VIVE LE MONUMENT - LES LIEUX DE MEMOIRE DE L'ART CONTEMPORAIN

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