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Les mille et une voix de Shahrazade / Revue l’Impossible

7 min
À retrouver dans l'émission

Sara Skandrani : Les mille et une voix de Shahrazade. Construction identitaire des adolescentes d’origine maghrébine en France (La pensée sauvage) / Revue L'Impossible N°8

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Sara Skandrani : Les mille et une voix de Shahrazade. Construction identitaire des adolescentes d’origine maghrébine en France (La pensée sauvage)

Les voix, ce sont les discours parfois contradictoires qui se croisent dans l’esprit de ces jeunes filles dont l’identité personnelle se construit entre deux rives, et entre traditions familiales et société moderne non sans tiraillements ni conflits. On peut y entendre également la polysémie phonétique du mot puisque ce sont aussi des voies différentes, des chemins à l’occasion divergents qui s’offrent à leur choix, entre la communauté d’appartenance et la société où elles vivent. Mais il ne faudrait pas surdéterminer cette situation car, dans le fond, il s’agit d’un problème assez général et qui rentre dans le cadre classique du conflit de générations que vivent peu ou prou tous les adolescents, clivés entre le modèle et l’éducation parentale, d’une part et leur besoin de s’affirmer dans le monde qui est le leur, d’autre part.

D’autant que, comme l’a montré Marie-Rose Moro, qui a préfacé l’ouvrage, l’identité n’est pas un état, une substance ou une essence mais plutôt un processus et cette spécialiste de la clinique transculturelle en psychopathologie s’étonne de l’ingéniosité des enfants de migrants pour s’inventer au jour le jour des manières créatives de se construire en s’appuyant sur leurs parents et, au besoin, en prenant leurs distances.

Les voix, c’est aussi un concept élaboré et mis en pratique par la théorie du « self dialogique » développée par Hermans, un autre auteur sur lequel s’appuie Sara Skandrani. Le « self », le soi-même, est constitué par une multiplicité dynamique de positions du « je » relativement autonomes et parfois opposées. Un dialogue se noue entre ces positions identitaires pour produire une narration, le « self-narrative ». C’est par ces voix conjuguées et en dialogue que le « je » peut raconter une histoire sur son « moi », à partir de ses propres positions. Dans certains cas le dialogue est asymétrique, Hermans prend l’exemple du colonialisme où s’imposent des relations de force et des rapports de domination entre les cultures. Le dialogue se réduit alors jusqu’au monologue d’une voix dominante. De même, le langage social, expression d’une appartenance à une classe d’âge, une classe sociale, un groupe professionnel, peut modeler une voix individuelle qui s’exprime alors à travers une voix collective, ce qui produit un phénomène désigné comme « ventriloquie ». On le sait, notamment dans leurs relations entre eux, les ados sont souvent « ventriloques ». Et pour être tout à fait honnête, ils ne sont pas les seuls…

Cette théorie, ainsi que l’ethnopsychiatrie, qui mêle anthropologie et psychanalyse dans le traitement des troubles liées à la situation de migration et qui touche plus particulièrement les enfants, est la boite à outils conceptuelle de l’auteure. On conçoit qu’elle apparaisse particulièrement adaptée à l’enquête qualitative menée auprès d’adolescentes d’origine maghrébine et qui repose sur des récits de vie et des entretiens. Notamment pour capter toute la complexité de ces processus dynamiques, ce « bricolage » permanent qui caractérise la construction d’une identité métissée.

Les familles elles-mêmes ne sont pas indemnes de la situation de migration. Si dans la société d’origine le partage des rôles entre le père et la mère est bien défini, au père l’autorité et à la mère l’affectivité, ces rôles subissent dans la société d’accueil une mutation profonde, en particulier le rôle du père, exposé à la dégradation de son image dans la société française quand ce n’est pas au chômage et du coup disqualifié dans sa fonction parentale. Pour les jeunes, c’est souvent l’école, le milieu professionnel ou les amis qui se substituent à l’emprise de la famille, même si l’on observe que le respect filial se maintient dans les familles d’origine maghrébine en France. Pour les filles, soumises à un contrôle social accru dans les sociétés du Maghreb et notamment par les mères, c’est la famille élargie, voire la communauté qui prend le relais, quand ce ne sont pas les frères. La plupart des entretiens témoignent de ces va-et-vient en matière d’identification et de négociation des normes qui dénotent un élargissement des horizons et des marges de manœuvre.

C’est le cas à propos la norme de la virginité avant le mariage, pierre angulaire de l’éducation des jeunes filles dans les sociétés arabo-musulmanes. Alors que, d’ores et déjà deux modèles de la sexualité coexistent au Maghreb, en contexte migratoire le caractère intangible de cette règle s’est considérablement affaibli, même si, selon une étude citée par l’auteure, près de la moitié des jeunes filles y adhèrent encore. Dans les entretiens, les raisons invoquées vont de l’amour porté au futur conjoint à l’observance des préceptes de l’islam en passant par le respect dû aux parents. Pour les autres, celles qui rejettent la norme, les marges de négociation s’étendent du secret, éventuellement partagé par le fiancé, à la rupture de ban assumée. Le mot « assumer » revient d’ailleurs souvent dans les propos de ces jeunes filles, témoin des débats intérieurs parfois virulents que déclenchent certaines transgressions. Beaucoup d’entre elles se résolvent à vivre leur jeunesse comme « entre parenthèses », en remettant à plus tard de revenir dans le « droit chemin », et elles se promettent de respecter toutes les prescriptions de l’islam au moment de leur mariage. Dans le cas des relations mixtes, c’est le même éventail de situations qu’on peut observer, de la dissimulation à la relation assumée. Et ce qui est frappant dans l’ensemble, c’est l’extrême diversité des accommodements de ces jeunes filles avec les normes qui leur sont imposées, preuve qu’elles ont adopté sans problème le principe d’individualité et de liberté de nos sociétés.

Jacques Munier

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