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Les mondes pluriels de Howard S. Becker / Revue Gradhiva

7 min
À retrouver dans l'émission

Marc Perrenoud (dir.) : Les mondes pluriels de Howard S. Becker. Travail sociologique et sociologie du travail (La Découverte) / Revue Gradhiva N° 17 Dossier L’esthétique du geste technique (Musée du Quai Branly)

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L’ouvrage témoigne de la vitalité du courant dit « interactionniste » en sociologie et notamment en sociologie du travail. Il rassemble les contributions de trois générations de sociologues français et suisses inspirés par la théorie et les méthodes de ce courant né dans la « deuxième Ecole de Chicago » et auquel sont également associés les nom d’Herbert Blumer et d’Everett Hughes, dont Howard Becker et Erving Goffman ont été les étudiants. L’interactionnisme considère la société non pas comme une totalité surplombant les individus mais comme le résultat constamment recomposé des interactions multiples entre les individus, lesquels se construisent eux-mêmes dans leur relation avec leur environnement. On comprend que cette sociologie se soit particulièrement illustrée dans le monde du travail, car elle est parfaitement adaptée à ce type de terrain caractérisé par l’interdépendance de ses agents et les multiples interactions qui s’y produisent pour concourir au produit final. Mais l’autre originalité de ce courant est d’avoir en grande partie abandonné le domaine exclusif de l’univers industriel, traditionnellement privilégié par la sociologie du travail, pour soumettre à l’observation toute sorte de métiers, des plus modestes aux plus valorisés, non sans mettre l’accent sur leurs points communs, relativisant ainsi leurs différences hiérarchiques en les réduisant à des constructions sociales. Comme dit ici dans son importante contribution Pierre-Michel Menger, l’auteur d’une sociologie du travail créateur, la pratique de la comparaison abolit ironiquement les distances et l’interactionnisme « fait du prestige une variable instrumentale, un moyen de renforcer la valeur du monopole et d’entretenir la distance valorisante avec les autres activités ». Everett Hughes s’est ainsi intéressé au travail du vendeur, de l’institutrice, du plombier ou de la prostituée, et Howard Becker se réfère souvent à lui, notamment à sa notion de « dirty work », le « sale boulot » que tout métier comporte à côté des tâches les plus valorisantes, comme le nettoyage du magasin pour le vendeur ou la correction des copies pour le prof.

L’ensemble des contributions reflète bien les conceptions et les méthodes développées par l’interactionnisme. A commencer évidemment par celle d’Howard Becker qui a beaucoup travaillé dans le domaine de l’art, en particulier celui des musiciens, et qui signe ici une série de conseils pratiques en forme d’hommage à Everett Hughes et à sa maxime selon laquelle « toute chose résulte du travail de quelqu’un ». Considérer la création artistique comme un travail, non pas solitaire mais mettant en relation différentes personnes et contextes permet de mieux comprendre l’œuvre et notamment le caractère parfois énigmatique de son succès. Le contexte du style ou du genre où vient s’insérer l’œuvre, et par exemple dans le cas de la peinture, le concours du galeriste, du critique ou de l’historien d’art contribue avec l’artiste à produire l’événement qu’est une œuvre d’art. Au cours de ce processus en partie collectif peuvent apparaître des tensions, voire des conflits, c’est assez fréquent dans le monde du travail. Se référant encore à Everett Hughes qui considérait ces moments très féconds pour le sociologue « car il n’en apprend jamais autant que lorsque les participants sont en désaccord », Howard Becker conseille de s’y attarder car – je cite « chaque groupe emmène dans l’affrontement un ensemble d’idées relatives à la manière dont les choses doivent se faire, à la distribution de l’autorité, à la manière dont l’argent est réparti, et ainsi de suite au sujet de tout ce que les participants qui travaillent ensemble de façon routinière dans n’importe quel projet attendent les uns des autres. »

Sur le mode du retournement ironique du stigmate, deux chercheuses suisses, Francesca Poglia Mileti et Muriel Surdez, avec leur confrère lillois Ivan Sainsaulieu, ont décidé d’enquêter sur ces spécialistes de l’interaction que sont les directeurs des ressources humaines, dans les secteurs de l’horlogerie et de la banque en Suisse, deux activités éminemment symboliques de l’économie helvétique. Leur contribution illustre notamment la notion de « dirty work », de « sale boulot » mais également celle du conflit puisqu’ils se sont particulièrement intéressés à un moment crucial dans la vie d’un DRH, celui du licenciement, sorte de rite de passage de la profession, un moment « initiatique » qui augure de substantiels bénéfices en termes d’avancement et de carrière, même si les personnes enquêtées rechignent à évoquer la tâche sous cet angle, moralement difficile à défendre alors que ça contribue grandement à la rendre acceptable pour elles. C’est également un moment où il s’agit de « garder la face » - un comportement thématisé par Erving Goffman - car la confrontation au salarié remercié menace de fragiliser l’aura et la légitimité du DRH, patiemment acquise à travers la mise en scène d’un rôle de médiateur dans un jeu d’interdépendance complexe avec la direction, où ses compétences sociales mises en avant dans la relation à l’employé s’effacent au profit d’une adhésion à la stratégie économique de l’entreprise. Alors s’affiche davantage une position de « partenaire » avec le patron, qui en temps normal ou en cas de licenciement économique, procède d’un curieux renversement et mélange des rôles, une mise à distance du « sale boulot » où les patrons deviennent les meilleurs DRH et les DRH les meilleurs patrons.

Jacques Munier

Revue Gradhiva N° 17 Dossier L’esthétique du geste technique (Musée du Quai Branly)

Esthétique du geste technique et de l’objet qui en résulte, parce qu’elle semble se transmettre du corps à la chose. Comme le rappelle Sophie de Beaune dans son introduction, la différence que nous faisons entre les notions de beauté et d’utilité, entre esthétique et fonctionnalité est récente, encore est-elle constamment démentie par le design. Dans l’Encyclopédie, l’artiste est encore l’ouvrier, l’homme des arts mécaniques et l’on pense ici à l’esthétique fonctionnelle de Leroi-Gourhan, notamment à la vue de ces silex bifaces

Il y a aussi la beauté des gestes collectifs, comme ces femmes Touaregs pilant du mil. Dans ce cadre collectif, souvent le rythme du tambour ou la musique se mêle au mouvement et l’entraîne, ajoutant la geste musicale au geste technique, comme le montre Marianne Lemaire

Et de là à la beauté du geste du luthier, qui transforme le bois en musique, il n’y a qu’un pas, franchi par Baptiste Buob, avec notamment ces magnifiques outils du luthier (dans un atelier de Mirecourt) P.77

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