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Les mots sans les choses / Cahiers d’Etudes africaines

5 min
À retrouver dans l'émission

Éric Chauvier : Les mots sans les choses (Allia) / Revue Cahiers d’Etudes africaines N°213-214 Dossier Les mots de la migration (Editions EHESS)

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Éric Chauvier est un anthropologue qui se soucie des interactions produites par le langage et dont nous ne sommes pas toujours conscients. C’est ainsi que dans ses enquêtes de terrain il s’implique et s’interroge constamment sur ce qu’elles peuvent modifier dans l’échange avec ses interlocuteurs, de même qu’il analyse avec finesse les postures implicites adoptées dans l’énonciation par ses « enquêtés », mettant en œuvre ses connaissances en matière de pragmatique du langage, lesquelles visent à faire apparaître son aspect « performatif ». Dans deux petits livres roboratifs il avait décortiqué la notion de crise, dont on fait un usage immodéré sans en préciser le contenu, et l’expression « c’est que du bonheur », qui a pour vertu d’inhiber toute espèce de contestation ou de simple commentaire. Des mots sans les choses qu’ils s’emploient pourtant à désigner… Dans ce dernier livre, il a élargi la focale à tous ces termes techniques qui encombrent la langue courante et nous permettent souvent, comme on dit, de se payer de mots, grâce à l’autorité qu’ils confèrent, même si leur aptitude à décrire et analyser s’avère faible. « Il faudrait rendre grâce à la science d’avoir dispensé avec autant de générosité son langage conceptuel, de l’avoir fait choir de ses tours d’ivoire pour guider les âmes errantes – observe-t-il – Riche de tant de citoyens éclairés, la démocratie ne pourrait que mieux s’en porter. » Mais, ajoute-t-il, « loin de l’éden de lumière attendu, il me faut au contraire y reconnaître le point culminant d’un état d’aliénation généralisé, qui soutient la démocratie comme le cul-de-jatte porte l’aveugle dans une forêt en feu. »

Par petites touches, dans des textes ramassés qui sont un plaisir de lecture – ce qui ne gâche rien – il évoque les situations où ce langage de spécialiste vient corrompre la conversation, enfumer les esprits et surtout décourager l’examen des conditions réelles de la vie ordinaire. Le réel, justement, et non l’ordinaire, qui est au « réel » – je cite « ce que le hurlement d’un fou est au déplacement de la pièce éponyme sur un jeu d’échecs », cette caution immatérielle de tant de discours – notamment politiques – apparaît comme le paradigme de cette « psychopathologie du langage » qui affecte notre société moderne. Mais à rendre compte de ses analyses, on en vient vite à marcher sur des œufs : la société, de quel droit parlé-je en son nom, et la modernité, sait-on seulement ce qu’elle recouvre ? Les politiques ne s’encombrent pas de telles précautions. « Tous pourris – assène l’anthropologue – n’est plus d’actualité. « Tous malades » paraît plus approprié. »

Cette maladie du langage, qui fait prendre les mots pour les choses, Éric Chauvier la traque jusque dans les travaux des grands auteurs en sciences humaines et sociales, charité bien ordonnée commençant par soi-même. S’il est vrai que les Pères fondateurs ont veillé à éviter la confusion entre les différents registres du langage, ils n’ont pu empêcher, comme Freud, que « paranoïaque » ou « hystérique » tombe dans la langue commune et serve, sans plus de procès, à désigner quiconque cligne des yeux à répétition ou une femme à la voix de gorge. Mais Freud lui-même s’est trouvé confronté à ce dilemme : « contrôler la diffusion de ces catégories tout en constatant le caractère promotionnel de cette vulgarisation ». Et Lévi-Strauss, dont on sait que la tristesse des tropiques l’a vacciné contre toute forme d’incursion sur le terrain, a préféré s’en remettre au structuralisme du linguiste Roman Jakobson qui avait un double avantage : ignorant à peu près tout des contextes, son approche avait toute l’apparence d’une science exacte.

Le concept de chien n’aboie pas, disait Spinoza. Contre les aboyeurs de concepts et d’idées creuses, Éric Chauvier préconise de se réapproprier le langage commun pour dire son expérience propre, quitte à « casser l’ambiance ».

Jacques Munier

CEA
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Revue Cahiers d’Etudes africaines N°213-214 Dossier Les mots de la migration (Editions EHESS)

Voilà des mots qui valent leur pesant d’expérience et parfois de tragédie, et qui font l’objet de nombreux récits, témoignages, chansons ou mises en scène au théâtre et au cinéma. C’est cet aspect prodigieusement riche des parcours migratoires, le plus souvent ignoré de ce côté-ci de la méditerranée, qu’étudient les différentes contributions à cette livraison de la revue. Qui mettent notamment l’accent sur l’émergence d’un véritable genre littéraire qui se développe en marge de la tradition orale

AU SOMMAIRE C. Canut & A. Sow — Les voix de la migration. Discours, récits et produtions artistiques. La migration mise en discours M. Timera — Mots et maux de la migration : de l’anathème aux éloges. J. Mazzocchetti — Le « diplôme-visa » : entre mythe et mobilité. Imaginaires et migrations des étudiants et diplômés burkinabé. S. Degli Uberti — Victims of their Fantasies or Heroes for a Day? Media Representations, Local History and Daily Narratives on Boat Migrations from Senegal. C. De Rosis — Mobilités féminines internes à Gondar et VIH : entre construction de discours et parole de femmes aux marges leur avenir (région Amhara, Éthiopie). D. Gary-Tounkara — De Dakar à New York. Récits de marins l’Afrique francophone à la « découverte » de l’Amérique tournant des années 1920. A. Pian — Des « maux » de la migration à la promotion développement local : de l’enjeu d’un cadre discursif. A. Levatino & A. Pécoud — Une analyse du discours international sur la « fuite des cerveaux » : un consensus en trompe-l’oeil. La migration mise en récits C. Vium — Icons of Becoming: Documenting Undocumented Migration from West Africa to Europe. A. Maitilasso — « Raconte-moi ta migration » : l’entretien biographique entre construction ethnographique et autonomie d’un nouveau genre littéraire. C. Mazauric — Livres de passages : trajectoires migrantes vers et depuis Dakar. A. Degorce — Mobilités et migrations dans les discours et la lift érature orale moose (Burkina Faso). M. Bourlet — Mobilité, migrations et li ératures en réseaux. Exemple des romans poulâr. M. Maskens — « C’est Dieu qui nous a voulu ici... » : récit de migration et engagement religieux des pasteurs et fi dèles pentecôtistes euro-africains à Bruxelles. A. Seck — Le « migrant » introuvable. Récit de parcours et parcours du récit en compagnie d’Abdou Khadre. La migration mise en scène C. Canut & A. Sow — « Nous nous appelons les voyageurs ». Mise en scène des parcours migratoires dans le théâtre des réfugiés d’Afrique centrale à Bamako. S. Moulard-Kouka — Le regard entre deux rives : la migration et l’exil dans le discours des rappeurs sénégalais. N. Negrel — Les migrations subsahariennes dans les oeuvres de créations sur TV5 Monde. Une programmation entre ruptures et continuités. G. Pizzolato — From Casamance to Turin: Lao Kouyate’s Modern Travelling Griot. The Creation of a Space for Discursive Mobility. M. Lafay & C. Mick — À l’écoute du « Cri de la Tourterelle ». La performativité du chant et du cinéma sur la migration au Niger.

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