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Les paniques collectives / Revue Cassandre

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Louis Crocq : Les paniques collectives (Odile Jacob) / Revue Cassandre N°92

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Louis Crocq : Les paniques collectives (Odile Jacob)

De l’éruption du Vésuve sur Pompéi, l’incendie de Rome ou le tremblement de terre de Lisbonne, à la catastrophe de Fukushima en passant par le naufrage du Titanic, la panique au stade du Heysel à Bruxelles ou lors du pèlerinage à La Mecque en juillet 1990, l’auteur a rassemblé et analysé les 50 plus grosses paniques de l’histoire. Ces mouvements de foule, incontrôlés et le plus souvent terriblement meurtriers, sont devenus la hantise des organisateurs des grands rassemblements de masse, mais aussi de moindre envergure, comme on a pu le voir récemment dans une discothèque au Brésil. Louis Crocq, psychiatre des armées et professeur de psychologie à Paris-V a tenté de dégager les structures et les mécanismes universels de ces phénomènes de peur collective, en particulier la manière dont ils se propagent et s’alimentent d’eux-mêmes, en étudiant les données des travaux sur la psychologie et la sociologie des foules.

Ce phénomène de contagion mentale a toujours intéressé les chercheurs en sciences sociales et on a également tenté d’échafauder des modèles mathématiques des mouvements de foule. Au point de vue physique, dans la perspective notamment de l’aménagement des lieux recevant de grands rassemblements de personnes, on a construit des modèles à partir des lois de l’hydraulique, des modèles gazeux suivant les lois de déplacement des molécules de gaz ou encore ce qu’on appelle le modèle du sablier, qui fait dépendre la vitesse d’écoulement d’une foule de la taille de l’issue où elle doit s’engager. Au passage de la porte, exactement comme pour les grains de sable à l’approche du goulot du sablier, une sorte d’arche se forme dans la foule et se disloque périodiquement, en propulsant les personnes arrivées en tête vers la sortie. Le témoignage d’une rescapée de l’incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897 le confirme parfaitement : poussée en tous sens par la foule de 3000 personnes où de jeunes gandins, peu charitables « marquis d’escampette », jouaient de la canne pour se frayer un chemin, elle s’est retrouvée littéralement expulsée vers la sortie par un mouvement de la foule.

Ce sont les sciences sociales et notamment la psychologie qui se sont penchées sur le phénomène de contagion souvent irrationnel qui provoque les mouvements de panique. Freud, en particulier, a insisté sur l’aspect affectif des débordements de la « foule sentimentale », dont l’inconscient est sous-tendu par un phénomène de « régression à la mentalité de l’enfant ou du sauvage », à un stade archaïque et barbare dont le terrain a été préparé par l’abandon de son individualité dans l’unanimité du groupe, sa fusion dans le rassemblement collectif et dans l’identification libidinale à la « horde ». Lorsque survient la panique, elle produit un effet de désagrégation de la foule, les liens se rompent et chacun est renvoyé à son instinct de survie, voire à son égoïsme foncier. Le paradoxe qu’il relève dans Psychologie collective et analyse du moi , c’est que dans cette dislocation, alors qu’elle se nie elle-même comme structure agglutinante, la foule s’affirme comme une entité propre et subitement débridée dans l’une de ses manifestations les plus spectaculaires : la panique collective. On aboutit, remarque Freud, « à ce résultat paradoxal que l’âme collective se dissout au moment même où elle manifeste sa propriété la plus caractéristique et à la faveur même de cette manifestation ».

Freud avait lu Gustave Le Bon et sa Psychologie des foules . C’est lui qui parle de « l’âme collective » des foules, qui inspirerait cette « unité mentale » qui se manifeste aussi bien au repos que dans la transe ou l’affolement. La réduction au plus petit dénominateur commun, l’abdication du sens critique et du discernement, la priorité donnée à l’émotion sont les conditions à la fois de la puissante empathie qui se répand et soude ces communautés éphémères où le moi collectif s’épanouit et se déchaîne, comme dans les stades, mais aussi de la contagion irrationnelle de la peur lorsqu’un mouvement de panique se déclenche. « Chez une foule – observe-t-il – tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l’individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif ». On peut ajouter que l’individualité dopée par cette identification à une conscience collective surdimensionnée se révèle d’autant plus exclusive et même sauvage lorsqu’elle se trouve subitement ramenée à ses propres contours et à ses limites dans l’expérience de la panique. D’où la levée de toute espèce de compassion et de barrière morale. On peut alors sans le moindre remords piétiner autrui, l’écarter avec violence alors qu’on était l’instant d’avant à l’unisson avec lui, et l’effacer comme une ombre.

La peur ajoute à la montée de la panique les mouvements incontrôlés et meurtriers de la foule. Elle vient alors décupler dans une dangereuse escalade le phénomène de mimétisme décrit par l’autre sociologue de la foule cité par le docteur Crocq, un contemporain de Gustave le Bon et l’auteur des Lois de l’imitation et de L’Opinion et la Foule , Gabriel Tarde. Lui a utilisé sans modération la métaphore de la contagion, « dont il se peut – dit-il – qu’elle se rattache, par un lien invisible, à la sexualité ». Anticipant de peu la psychanalyse, il considère que les lois de l’imitation gouvernent l’individu à son insu, en agissant sur lui comme les courants d’induction électrique dirigent les particules (Laurent Mucchielli, 1994, Sciences Humaines N°43). Il croit davantage à la force des désirs et des croyances qu’à l’hérédité biologique. Et dans ce sommet du phénomène de la contagion qu’est une panique collective, la peur joue le rôle du courant électrique. C’est ce qu’écrivait déjà Pline le Jeune à son ami Tacite à propos de son départ de Misène, sur les instances d’un ami, après l’éruption du Vésuve : « Nous prenons le parti de quitter la ville… et comme, dans la peur, chacun s’en remet souvent aux avis d’autrui plutôt qu’au sien propre, une foule immense nous suit, nous presse et nous pousse. »

Jacques Munier

Désintégration de la masse Canetti 337

Revue Cassandre N°92

Pas de panique à l’horizon mais un appel au soutien de cette revue d’engagement et de critique sociale à travers les arts et la culture, un appel que je relaie bien volontiers en invitant les auditeurs intéressés à se reporter au site de la revue www.horschamp.org

Dans cette livraison :

Un entretien avec Robin Renucci

Un autre avec l’économiste Geneviève Azam, membre du conseil scientifique d’ATTAC et des Economistes atterrés, à propos notamment de son dernier livre Le temps du monde fini. Vers l’après-capitalisme (Les Liens qui Libèrent)

Un dossier sur l’ « autre presse », celle dont on parle souvent dans cette rubrique, les revues Vacarme, Le Tigre, les offensifs CQFD et Fakir et des radios associatives, celles qu’on peut encore appeler des « radios libres »

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