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Les philosophes parlent d’amour / Revue Long Cours

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À retrouver dans l'émission

Olivia Gazalé : Je t’aime à la philo. Quand les philosophes parlent d’amour et de sexe (Robert Laffont)

revue LONG COURS
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Long Cours , N°1, une nouvelle revue trimestrielle (éditions Express Roularta)

gazalé
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C’est le sentiment le plus communément partagé, celui qui s’énonce et s’entend avec la plus forte évidence – on ne discute pas les motifs, on ne raisonne pas celui qui affirme être amoureux – et pourtant, quelle mystérieuse alchimie, quelle énigmatique surrection, quel élan paradoxal qui ne présuppose pas même la réciprocité pour imposer ses perspectives inouïes et, comme disait Breton dans L’Amour fou , « son cortège de clartés ». C’est sans doute pourquoi, de Platon à Badiou ou Comte-Sponville, les philosophes n’ont cessé d’interroger le sentiment amoureux, trouvant d’ailleurs le plus souvent en eux-mêmes la matière de leurs réflexions. Et c’est Nietzsche qui définit le mieux la nature singulière et remarquable de ce sentiment, qu’il nomme sans ambages « sensation sexuelle », et qui aurait – je cite – « ceci de commun avec les sensations de pitié ou d’adoration que grâce à elles, un être humain fait du bien à un autre tout en éprouvant du plaisir – on ne rencontre pas si souvent dans la nature dispositions aussi bienveillantes ! », ajoute-t-il.

Pour déployer l’éventail des conceptions philosophiques en la matière, on peut suivre Olivia Gazalé dans son enquête : des matérialistes aux idéalistes, tous contribuent à dire la vérité d’un sentiment qui, s’il émane d’un corps et même d’une chair, semble bien transcender la chimie du cerveau pour viser l’absolu. Côté matérialiste, la référence reste la Métaphysique de l’amour sexuel d’Arthur Schopenhauer. Pour lui, l’amour serait une ruse du « vouloir-vivre », un piège de la nature pour conduire à la reproduction des êtres que tout sépare, c’est pourquoi – je cite – « le mariage est une dette contractée dans la jeunesse et que l’on paie à l’âge mûr ». Ce phénomène irrationnel et intempestif qui vient à perturber même les grands esprits en n’hésitant pas à « glisser ses billets doux et ses boucles de cheveux jusque dans les portefeuilles ministériels et les manuscrits des philosophes », Schopenhauer le ramène à la procréation et à la survie de l’espèce, et les amants à leur condition de « courtiers », d’instruments et de « dupes » du « génie » du genre humain. Les regards langoureux ne seraient qu’un examen minutieux destiné à faire le bon choix biologique et – je cite encore – « la plénitude d’un sein de femme exerce un attrait extraordinaire sur le sexe masculin parce qu’il promet au nouveau-né une nourriture copieuse ».

Aujourd’hui les neurobiologistes viennent accréditer les thèses du philosophe sur une mécanique du désir. Le sentiment amoureux se traduit de fait par un véritable « feu d’artifice de neurotransmetteurs » : la lulibérine et la testostérone, qui commandent le désir, la dopamine qui produit la sensation de plaisir, la dose d’endorphines dégagée par l’orgasme avec l’ocytocine, l’hormone de l’attachement. On a même établi que les personnes mariées sont moins exposées aux maladies cardio-vasculaires, au cancer ou à la dépression que les célibataires et que l’absence de relations de couple constitue pour la santé un risque aussi élevé que le tabac ou l’alcoolisme ! On peut rêver d’une déclaration d’amour remboursée par la sécu, mais toute cette physiologie moléculaire n’explique pas le supplément d’âme engendré par l’amour, les raisons du choix de tel ou tel partenaire, ou encore le rôle de la culture dans l’expression du sentiment amoureux, que Saint Augustin résumait ainsi : « Je n’aimais pas encore mais j’aimais à aimer et aimant à aimer je cherchais un objet à aimer ». Le même disait aussi : Aime, et fais ce que tu veux. Ama, et fac quod vis. Si tu te tais, tais-toi par amour, si tu parles, parle par amour, si tu corriges, corrige par amour, si tu pardonnes, pardonne par amour.

C’est cette dimension immatérielle qu’ont tenté d’explorer les philosophes idéalistes, à commencer par Platon, en y reconnaissant un élan proche de la quête du divin. « Ce que femme veut, Dieu le veut », dit un proverbe de la tradition courtoise qui s’inscrit dans cette filiation. « Pas un seul amour qui soit simple mécanisme corporel, qui ne prouve même et surtout s’il s’attache follement à son objet, notre pouvoir de nous mettre en question, de nous vouer absolument, notre signification métaphysique » avance Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception . Ici la frontière s’efface entre l’amour profane et l’amour mystique et le sentiment amoureux devient ce que les anthropologues appellent un « embrayeur de puissance », voué sans distinction à l’objet d’amour, qu’il soit humain ou divin. De cette admirable « confusion des sentiments », le plus fort témoignage reste l’Extase de Sainte Thérèse, qui fait vibrer le marbre du Bernin et ajoute à la transe mystique le vertige de ses propres mots qui évoquent une « longue lance d’or » pongée « jusqu’au fond des entrailles » et qui, en se retirant la laisse « tout en feu avec un grand amour de Dieu ».

Mais alors, plus dure est la chute quand survient le désamour. Olivia Gazalé évoque en conclusion le « dur désir de durer » du sentiment amoureux et cette promesse implicite qu’il contient, d’une sorte d’infusion de l’éternité dans le temps ordinaire, une promesse d’ivrogne le plus souvent. Et elle cite Romain Gary qui évoque dans Clair de femme ces très vieux couples inséparables qui se soutiennent en marchant : « moins il reste de chacun, et plus il reste des deux ».

Jacques Munier

Long Cours , N°1, une nouvelle revue trimestrielle (éditions Express Roularta)

Une nouvelle venue dans le monde de celles qu’on appelle les néo-revues (XXI, 6mois, Feuilleton, Uzbek et Rica et, dans un autre registre, notre France Culture Papiers, dont le prochain numéro, le N°3, est attendu dans les jours qui viennent)

Avec des reportages et des enquêtes au long cours partout dans le monde, des grandes plumes et des photographes confirmés et par ex., dans cette première livraison une copieuse contribution de l’écrivain et chroniqueur égyptien Alaa El Aswany, l’auteur notamment de L’Immeuble Yacoubian, qui fait le point sur la situation actuelle en Egypte et décrit un pouvoir militaire dépassé par les événements et des islamistes égarés par l’opportunisme : « ils ont menti, soit en déclarant que la démocratie était religieusement illégale, soit en l’autorisant pour parvenir au pouvoir ».

Un reportage sur Ameen Al Awahdi, l’indigné de la Place du changement à Sanaa, au Yemen, où, après le départ du Pdt. Ali Saleh, les manifestations se poursuivent, reportage photo de Benjamin Petit

La Chine du luxe, le massacre de requins en Australie par un journaliste embarqué mais clandestin sous sa couverture de marin, les nouveaux agriculteurs à Cuba, la diaspora des réfugiés du Darfour au Tchad

Mark Twain, un extrait de son autobiographie à paraître en France

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