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Les sociologues s’invitent dans le débat / Revue française de science politique

5 min
À retrouver dans l'émission

Collectif : 2012, les sociologues s’invitent dans le débat (Editions du Croquant) / Revue française de science politique 62-1, février 2012 Varia (Presses de Sciences Po)

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2012
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Il peut sembler paradoxal que les sociologues, qui posent jour après jour un diagnostic précis et détaillé de l’état de notre société, aient si rarement l’occasion ou même le désir de s’exprimer dans le débat public. S’il est vrai que certains d’entre eux, parmi les plus connus, le font sans réserve et que certains journaux ont pris l’habitude de solliciter leur expertise à la faveur de l’événement pour en éclairer ou nourrir l’analyse, il reste que leur voix demeure particulièrement inaudible dans le concert médiatique qui accompagne les grandes échéances électorales. C’est contre cet état de fait que s’élèvent les 15 sociologues dont Louis Pinto a rassemblé les contributions dans cet ouvrage, dans les différents domaines de leur compétence, de l’école, l’université ou la recherche à la santé, en passant par le travail, l’immigration, la police et la justice, la démocratie sociale ou locale et même la régulation du capitalisme financier. L’ouvrage vient à son heure car c’est à la gauche qu’il s’adresse, en avançant « un certain nombre de points décisifs pour ce que pourrait être une politique de gauche ».

Céline Braconnier, l’auteure avec Jean-Yves Dormagen de La démocratie de l’abstention, évoque les conditions d’une remobilisation électorale des classes populaires. Elle rappelle qu’un écart de 20 points de pourcentage sépare, pour les scrutins de moyenne intensité, la participation des moins diplômés de celle des plus diplômés, celle des chômeurs de celle des titulaires de CDI ou des fonctionnaires. La moyenne cache des disparités plus importantes encore : lors des élections européennes de 2009 et des régionales de 2010, l’abstention a concerné jusqu’à 80% des électeurs inscrits dans certains quartiers populaires. Encore ces chiffres ne tiennent-ils pas compte du nombre de ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales, estimé à 30% dans ces quartiers au tournant des années 2000, contre 10% au niveau national, un chiffre réduit de 10 points grâce à la campagne de mobilisation de 2006 en faveur de l’inscription mais qui pourrait avoir remonté depuis car, malgré la procédure d’inscription d’office des jeunes de 18 ans, la proportion d’inscrits continue à baisser par rapport à la population globale d’électeurs potentiels dans certains territoires parmi les plus défavorisés. L’auteur préconise d’ailleurs une réforme de l’inscription sur les listes électorales, plus facile à faire accepter politiquement que l’instauration du vote obligatoire, assortie notamment d’une procédure automatique d’inscription. Mais surtout, elle relève qu’une campagne électorale clairement clivée, comme ce fut le cas en 2007, où un candidat parvient à incarner une promesse de rupture, contribue à mobiliser plus largement les électeurs des milieux populaires.

En septembre 2009, l’économiste américain Joseph Stiglitz, prix Nobel et ex-conseiller de Clinton était l’invité du journal Libération. Il se prononçait ainsi sur le sujet : « Aujourd’hui, la question qui pourrait faire clivage entre la droite et la gauche est : dans quelle mesure peut-on faire payer l’addition de la crise au secteur financier ? » Et il ajoutait : « La différence entre la droite et la gauche se fait aujourd’hui davantage sur le rapport à la justice sociale : quels coûts pour quelle efficacité ? Le clivage s’organise, par exemple, autour du degré accordé à la protection sociale, à la flexibilité du marché du travail, la place des syndicats, l’encadrement des sociétés, la répartition et la progressivité de l’impôt… La gauche est davantage concernée par la justice sociale. La droite semble plus soucieuse de son coût. » On retrouvera dans l’ouvrage dont nous parlons tous ces sujets qui produisent du clivage droite-gauche, avec en supplément une contribution d’Emmanuel Blanchard et Alexis Spire sur les politiques d’immigration et les droits des étrangers.

Ceux-ci estiment que la première tâche d’une politique de gauche serait de rompre avec la vision utilitariste de l’immigration réduisant le phénomène à un arbitrage entre coûts et avantages pour les pays d’accueil. Ils rappellent que selon l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays », un droit fondamental à la mobilité aujourd’hui réservé à certaines populations privilégiées des pays riches. Ils dénoncent la criminalisation des migrants et rappellent que la pénalisation du séjour irrégulier est contraire au droit européen, comme vient de le confirmer un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne. 15 000 migrants ont trouvé la mort à nos frontières depuis vingt ans en exerçant ce simple droit à la mobilité et les auteurs plaident pour une fluidité des mouvements permettant les migrations pendulaires, avec des allers retours plus fréquents. Aujourd’hui la crainte de ne pas pouvoir revenir en Europe après un retour au pays contraint les migrants en situation irrégulière à être en quelque sorte « assignés à résidence » et à devenir la proie de contrats saisonniers léonins qui profitent à de larges secteurs de l’économie comme le bâtiment ou la restauration, en créant ainsi une situation qui contribue à la précarisation de pans entiers du salariat. Une forme de dumping social qui, au mieux établit une segmentation de la main d’œuvre dont le maillon le plus fragile est le travailleur sans papiers, au pire crée une concurrence déloyale à l’égard des autres salariés. Emmanuel Blanchard et Alexis Spire suggèrent que désormais les ONG, les associations de défense des droits des migrants et les syndicats soient associés à une réflexion d’ensemble sur l’immigration et qu’un réalisme bien compris, un humanisme serein se substitue à l’hystérie incantatoire des discours racistes, qui profèrent le slogan de l’immigration comme une figure de style, en oubliant les êtres humains concernés par le débat.

Jacques Munier

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