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Les techniques du corps de Marcel Mauss / Revue Le Diable probablement

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À retrouver dans l'émission

Jean-François Bert : Les techniques du corps de Marcel Mauss. Dossier critique (Publications de la Sorbonne) / Revue Le Diable probablement N°10 Dossier L’amour (Verdier)

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Jean-François Bert : Les techniques du corps de Marcel Mauss. Dossier critique (Publications de la Sorbonne)

La conférence prononcée en 1934 par Marcel Mauss sur « Les Techniques du corps » est l’un des textes les plus commentés en anthropologie et il a connu une belle postérité grâce à la génération des ethnologues qui ont pris la relève de l’anthropologue disparu en 1950 et qui ont réinvesti la notion de « technique du corps », comme André Leroi-Gourhan, Georges Devereux ou Georges Condominas, pour ne citer qu’eux. Jusqu'à la parution de ce texte programmatique, les sociologues n’envisageaient la technique que sous l’angle de l’outil ou de l’usage d’instruments. Ils négligeaient le geste qui le met en action, ainsi que l’apprentissage de ce geste, tous deux pourtant de nature éminemment sociale. Jean-François Bert a rassemblé et mis en perspective plusieurs textes qui témoignent de la fécondité conceptuelle du court essai de Marcel Mauss, qu’on peut retrouver dans le recueil intitulé Sociologie et anthropologie et publié aux PUF, mais aussi sur internet, car il ne figure pas dans cette édition.

Marcel Mauss était un enseignant marquant, ponctuant ses cours de boutades ou de digressions sans fin, capable de parcourir plusieurs civilisations à la recherche des variantes d’un même fait. André Leroi-Gourhan le décrit arrivant à son séminaire de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes avec un livre sous le bras, construisant ses séances autour d’une lecture critique. On sait qu’il ne fit pratiquement pas de terrain, même s’il consacra une bonne partie de ses réflexions à la méthodologie de l’enquête ethnographique. Parmi les principes qu’il a énoncés, notamment dans son Manuel d’ethnographie , publié par Denise Paulme à partir de ses notes de cours, on trouve l’idée que, pour pouvoir être considéré comme un fait social, « tout objet doit être étudié : 1°en lui même 2°par rapport aux gens qui s’en servent 3°par rapport à la totalité du système observé ». Il pensait alors aux ethnologues qui rapportaient de leur mission les objets qu’on peut voir dans les collections d’art premier de nos musées et qui sans cette description complète perdent tout leur sens. Aujourd’hui les spécialistes des systèmes techniques, comme Pierre Lemonnier, parlent d’une « chaîne technique », qui va du mythe ou s’origine l’objet et qui délivre parfois les règles de sa fabrication et son mode d’emploi, jusqu’à sa destination et ses usages le plus souvent ritualisés, ainsi que la transmission de tous ces éléments par l’apprentissage. Mauss concevait d’ailleurs la technique comme la traduction d’un acte magique. « Acte technique, acte physique, acte magico-religieux sont confondus pour l'agent », précise-t-il dans Les techniques du corps . Et un autre de ses principes enjoignait de « procéder du concret à l’abstrait, et non pas inversement ».

On retrouve à la fois l’enseignant et sa méthode dans cette conférence prononcée à l’invitation de la Société française de psychologie. L’importance du geste dans les cultures techniques des peuples traditionnels comme dans les nôtres lui est apparu, nous dit-il, lors d’un séjour à l’hôpital à New York. Observant la démarche des infirmières, il se demande où il a déjà vu des jeunes femmes marcher de cette façon, avant de s’apercevoir que c’est au cinéma. Revenu en France, il remarque, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche. « En fait, conclue-t-il, les modes de marche américaine, grâce au cinéma, arrivaient chez nous. C’était une idée que je pouvais généraliser ». D’où cette conséquence que – je cite – « le corps est le premier et le plus naturel instrument de l’homme ». Et sur la marche, il développe le raisonnement à partir des observations d’Elsdon Best, ethnologue spécialiste de la Nouvelle-Zélande, sur la façon de marcher des femmes Maori, « un balancement détaché et cependant articulé des hanches » qui est à l’évidence « une façon acquise et non pas une façon naturelle de marcher », comme en témoignent les reproches des mères lorsque leur fille ne se conforme pas à ce déhanchement. On peut lire dans le dossier critique concocté par Jean-François Bert un texte sur la locomotion humaine exactement contemporain de la conférence de Mauss, où Edgar de Geoffroy, pourtant très éloigné des positions de l’auteur de L’Essai sur le don par ses références au diffusionnisme et à l’anthropologie physique, décrit les avantages comparés de la marche sur échasses et du fameux « pas de l’oie » de l’armée allemande.

S’il est question du rapport au sol et à la terre dans Les Techniques du corps , notamment à travers le défrichement et l’irrigation, les récoltes, le stockage et la transformation du grain par l’usage de mortiers, fléaux et autres moulins, il est aussi question de l’immersion dans un milieu naturellement hostile à l’homme, celui de l’élément aquatique. Une autre manière d’adaptation au milieu qui caractérise l’attitude technicienne, et en l’occurrence, non pas se rendre maître et possesseur, mais tenter de se protéger de ses rigueurs, de ses colères ou de ses risques. Du vêtement à la démarche adaptée pour porter une lourde charge, les capacités techniques du corps s’illustrent aussi dans la nage. Marcel Mauss se souvient d’en être bêtement resté à l’usage qui voulait qu’on avale l’eau pour la recracher en avançant comme un bateau à vapeur, alors qu’il a pu suivre les progrès de la nage, dans le crawl notamment. « C'était stupide – je cite – mais enfin je fais encore ce geste : je ne peux pas me débarrasser de ma technique. Voilà donc une technique du corps spécifique ». On trouvera en répons dans le livre la contribution d’Igor de Garine, un long article de 1956 qui passe en revue les différentes capacités du corps : la marche, le grimper, le portage, les postures, les gestes de repas, les besoins naturels et la vie sexuelle – toute une technique – et évidemment aussi la natation. Et allez savoir pourquoi, j’avais envie de faire ma chute là-dessus.

Jacques Munier

« Enfin, sur la course, j'ai vu aussi, vous avez tous vu, le changement de la technique. Songez que mon professeur de gymnastique, sorti un des meilleurs de Joinville, vers 1860, m'a appris à courir les poings au corps : mouvement complètement contradictoire à tous les mouvements de la course ; il a fallu que je voie les coureurs professionnels de 1890 pour comprendre qu'il fallait courir autrement.

J'ai donc eu pendant de nombreuses années cette notion de la nature sociale de l' « habi­tus ». Je vous prie de remarquer que je dis en bon latin, compris en France, « habitus ». Le mot traduit, infiniment mieux qu' « habitude », l' « exis », l' « acquis » et la « faculté » d'Aristote (qui était un psychologue). Il ne désigne pas ces habitudes métaphysiques, cette « mémoire » mystérieuse, sujets de volumes ou de courtes et fameuses thèses. Ces « habi­tudes » varient non pas simplement avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges. Il faut y voir des techniques et l'ouvrage de la raison pratique collective et individuelle, là où on ne voit d'ordinaire que l'âme et ses facultés de répétition. »

Marcel Mauss Les techniques du corps

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