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L’esprit cosmopolite / Revue L’Atelier du roman

6 min
À retrouver dans l'émission

Vincenzo Cicchelli : L’esprit cosmopolite. Voyages de formation des jeunes en Europe. (Presses de SciencesPo)

Erasmus
Erasmus

« Le monde est un livre, disait St Augustin, et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page ». Il peut sembler aujourd’hui, sous l’effet d’une exposition répétée aux images et aux informations en provenance du monde, et notamment aux images désormais familières de la terre vue de l’espace, que nous ayons développé une aptitude à « habiter le monde de loin » et à tourner les pages du grand livre sans pour autant nous déplacer physiquement. A l’inverse, certains voyages, même lointains, se font en vase clos et la distance parcourue n’y ajoute rien si l’on n’est pas décidé à courir le risque du dépaysement. « A quoi sert de voyager si tu t’amènes avec toi, se demandait Sénèque comme en réponse à Augustin. C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat ». L’enquête menée par Vincenzo Cicchelli auprès des jeunes étudiants du programme Erasmus d’échanges inter-universitaires en Europe illustre parfaitement cette aporie du voyage de formation. Les jeunes qui en bénéficient éprouvent à la fois le désir de découvrir d’autres horizons et de valoriser un parcours universitaire dans l’optique du retour. Ils sont à mi-chemin du proche et du lointain dans les parages de la vieille Europe, ils font l’expérience d’une socialisation cosmopolite en rejoignant d’autres jeunes provenant de différents pays de l’Union, plongés comme eux dans une société étrangère à la leur.

L’auteur mobilise le concept de « Bildung cosmopolite » pour conduire son enquête. Ce mot allemand n’a pas d’équivalent exact en français, où on le traduit par « formation », alors qu’il réfère davantage à une expérience ontologique qu’à un apprentissage. On le retrouve dans la locution plus familière de « Bildungsroman », le roman de formation, comme on dit, alors qu’il serait plus juste de parler de « roman d’initiation » et dont le modèle est le livre de Goethe sur Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, ou encore l’Education sentimentale de Gustave Flaubert. Comme dans bien des romans, leur moment inaugural est une mise en mouvement, voire une motion, un mouvement du cœur. Tout cela est présent dans la constellation imaginaire formée par la mémoire du voyage formateur et elle affleure dans de nombreux propos recueillis auprès des jeunes d’Erasmus. C’est d’ailleurs à bien des égards une mémoire européenne, celle du « voyage en Italie », celle du « Grand Tour » des jeunes élites du Siècle des Lumières, qui constituait une forme essentielle d’acculturation, définie par Daniel Roche comme le « fondement de la construction d’une identité de circulation s’exprimant de façon particulièrement riche dans le cosmopolitisme ». Cette Bildung cosmopolite donne alors accès à une culture commune et en l’occurrence, il s’agit aussi de la culture d’une classe d’âge, ce qui lui donne une consistance particulière.

Celle-ci est nourrie par ce que l’auteur décrit comme un « imaginaire iconographique » où se mêlent les images globalisées de l’impact des activités humaines sur la planète : la réduction de la diversité des espèces animales, la déforestation, la fonte des glaciers mais aussi, sur le plan géopolitique, avec l’émergence de nouvelles puissances, celle de logiques plus coopératives de gestion des crises sanitaires ou des conflits, qui produisent également leurs récits iconographiques. A cela s’ajoutent les utopies cosmopolites des réseaux numériques dits « sociaux » et la mondialisation des mouvements de protestation, les « indignés », les altermondialistes… pour former la toile de fond d’une conscience commune, la conscience d’habiter un monde commun. Elle constitue l’ « habitus » ou l’horizon d’attente de ces jeunes qui se lancent sur les chemins d’Europe pour mettre à l’épreuve leur « disposition cosmopolite », qu’un auteur cité par Vincenzo Cicchelli, Bryan Turner, définit comme la triple aptitude à l’ironie, qui permet une forme de distance à l’égard de sa propre culture à la réflexivité et au retour sur soi dans la comparaison et le respect des autres valeurs culturelles, et enfin au scepticisme à l’égard des grands récits des idéologies modernes. C’est ainsi que ceux qui font de la condition d’étranger temporaire la modalité de leur apprentissage du monde ont accès à la dimension de « promesse » qui s’ouvre dans ce décentrement, cet apprentissage de l’altérité, la perspective de rencontres enrichissantes, voire, selon l’idéal du voyage défini par Montaigne comme le fait de « frotter et limer votre cervelle contre celle d’autrui », l’horizon de rencontres amoureuses.

Tous ces éléments se retrouvent dans le film de Cédric Klapisch L’auberge espagnole, une référence partagée par de nombreux jeunes interviewés dans l’enquête et qui n’a pas peu contribué à forger le mythe des séjours Erasmus. C’est à Barcelone, ville conviviale entre toutes, que Xavier va rejoindre un appartement partagé avec sept colocataires, tous de nationalité différente : la Belge Isabelle, l'Anglaise Wendy, l'Italien Alessandro, l'Espagnole Soledad, le Danois Lars et l'Allemand Tobias.. Dépaysement et choc culturel, difficultés linguistiques car les cours sont en catalan alors que les jeunes Français apprennent le castillan, moments festifs, dans tous les détails de son intégration les étudiants rencontrés pour l’enquête se reconnaissent dans le film. Amélie, qui a vécu dans une résidence universitaire avec une quinzaine d’étudiants Erasmus ajoute un détail : l’heure du dîner, 18h pour les Allemands, 20H pour les Français et les Belges, 22h les Portugais et les Espagnols à 23h. L’Europe en herbe, en quelque sorte…

Jacques Munier

Revue L’Atelier du roman N° 70 (Flammarion)

Une revue cosmopolite, faite par des écrivains, au sommaire de cette livraison de juin : dossier Boris Vian revisité par de jeunes écrivains cf. Fabrice Lardreau… Un texte inédit de Boris Vian sur la responsabilité de l’écrivain, en forme de pirouette, à la manière de l’auteur de l’Ecume des jours (Je ne suis pas un assassin) et un hommage en vers de Fernando Arrabal

Erich-Maria Remarque et Alfred Döblin

Et une lecture des Exercices d’admiration de Cioran par Nicolae Manolescu

Yannis Kiourtsakis fait l’inventaire des mots grecs pas encore touchés par la crise

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