LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

L'essai du jour par Jacques Munier

5 min
À retrouver dans l'émission

Maurice Daumas : Des trésors d’amitié. De la Renaissance aux Lumières (Armand Colin)

Olivier Jacquemond : Le juste nom de l’amitié. Pour une amitié sans visage (Lignes)

Revue Lignes N° 36 Dossier Monde arabe : rêves, révoltes, révolutions

Maurice Daumas : Des trésors d’amitié. De la Renaissance aux Lumières (Armand Colin)

L’amitié comme l’amour est une donnée universelle mais elle illustre étonnamment bien la devise de la république : liberté, égalité, fraternité. Le choix d’un ami se fait en toute liberté, l’amitié instaure une relation d’égalité et la forme de ce lien est de l’ordre de la fraternité. Les Anciens avaient déjà insisté, comme Aristote dans l’Ethique à Nicomaque, sur la nature politique de l’amitié : la « philia », considérée comme le lien social par excellence est une vertu qui relève à la fois de l’éthique et du politique. Elle unit deux citoyens qui sont liés par l’adhésion aux mêmes valeurs morales et elle est avec la fraternité le seul lien social basé sur l’égalité, qu’assure notamment la réciprocité.

Au cours de l’époque étudiée par l’auteur, l’amitié se privatise et s’individualise. On peut même considérer qu’elle participe de façon essentielle à la formation d’une sphère privée, en particulier à la Renaissance où elle succède au réseau des fraternités du Moyen Age, fortement influencées par le modèle de l’amitié chrétienne qu’inspirait l’exemple de la communauté des apôtres. Dans ce modèle c’est plutôt la charité que la politique qui jouait le rôle déterminant. Au début des Temps modernes, une époque où l’amitié a été fréquemment célébrée, elle était considérée comme une véritable passion et c’est évident dans les démonstrations ostentatoires qui en accompagnent l’expression. Puis, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècle elle devient un sentiment, qui favorise la constitution de ces embryons d’espace public que sont les salons où se pratiquait l’art de la conversation.

Puisqu’on n’échappe pas au regard d’une icône, Maurice Daumas examine la relation emblématique de Montaigne et La Boétie, dont l’amitié réelle, non pas de trente mais de six petites années, importe moins que la fortune littéraire et historique de son analyse dans Les Essais. Les deux Gascons avaient d’ailleurs cette postérité en tête, puisque La Boétie voulait que leurs deux noms soient un jour inscrits « sur la liste des amis célèbres » et que certains, comme Albert Thibaudet, ont considéré que la mort de La Boétie, plus âgé que Montaigne et déjà célèbre pour son Discours de la servitude volontaire, était nécessaire pour que Les Essais voient le jour.

C’est au Banquet de Platon que La Boétie emprunte l’expression de « servitude volontaire » où elle désigne l’attachement pour autrui dans l’amour des garçons et de la philosophie mais dans l’éloge de l’amitié placé à la fin du Discours, ce lien est présenté comme l’antithèse de la tyrannie car – je cite – elle « a son vrai gibier dans l’égalité ». L’amitié, qui est une servitude volontaire noble, est paradoxalement la clé du triomphe sur l’asservissement. On revient donc à la politique, celle dont Jacques Derrida attribuait la pratique dans son livre Politiques de l’amitié aux vertus de ce sentiment qui aurait accompagné l’essor de la démocratie. A grande distance de la « république des copains et des coquins ».

Ce qui a pu faire de la Renaissance un « âge d’or » de l’amitié après l’Antiquité c’est que les humanistes ont voulu voir dans la communauté de savants : grammairiens, philologues et traducteurs, un réseau d’amis. La « République des Lettres » a fait en effet une large place à l’affectivité dans la communication des résultats de la recherche. Le medium de cette communication a été la correspondance. Erasme pouvait écrire et recevoir 20 à 40 lettres par jour et il y a eu 15 recueils de correspondance publiés de son vivant. Dans une lettre de Guillaume Budé, celui-ci parle à son correspondant d’un pacte qu’il aurait passé avec Erasme pour mettre leurs amis en commun, une préfiguration à l’époque de la missive de ce que seront à l’ère d’internet les réseaux sociaux.

Pour Marc Fumaroli, la lettre humaniste vient s’inscrire dans le cadre de la « quête de la conversation » qui annonce les salons du Siècle des Lumières. Maurice Daumas, en évoquant l’Emile de Rousseau, rappelle que l’adolescence est le véritable âge d’or de l’amitié, ce que confirment les sociologues : la sociabilité extra-familiale est alors à son comble, le nombre d’amis et le temps qu’on leur consacre à leur maximum. Dans les quelques passages consacrés à l’amitié, c’est plutôt d’amitié filiale qu’il s’agit. Rousseau confirme ainsi l’évolution du rôle paternel à son époque. Mais c’est dans Les Confessions qu’il raconte le souvenir d’un ami d’enfance et qu’il a cette belle formule : « Il nous suffisait d'être ensemble pour que les plus simples goûts fissent nos délices".

L’auteur ressuscite en passant les nombreux proverbes de l’époque ayant trait à l’amitié. Je sais que vous avez beaucoup d’amis, Marc, et je me flatte de me compter parmi eux. Alors vous êtes bien placé pour savoir que si « ceinture bien dorée vaut mieux que bonne renommée », eh bien « qui a bon ami n’est pas pauvre ».

Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......