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L’histoire est une littérature contemporaine / La Nouvelle Revue Française

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À retrouver dans l'émission

Ivan Jablonka : L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales (Seuil) / La Nouvelle Revue Française N°609 Dossier Que peut (encore) la littérature ?

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Avant que Paul Veyne ne qualifie l’histoire de « roman vrai », les frères Goncourt notaient dans leur Journal : « L’histoire est un roman qui a été le roman est de l’histoire, qui aurait pu être. » C’est sur cette ligne de crête qu’évolue Ivan Jablonka, qui plaide pour une écriture de l’histoire et des sciences sociales qui, sans déroger à l’exigence scientifique de la preuve, ne s’interdise pas les ressources de la littérature, elle aussi apte à rendre compte de la réalité mais surtout à séduire, captiver, émouvoir. L’historien Augustin Thierry, qui a grandement contribué à faire de l’histoire un genre littéraire disait à propos d’Ivanhoé qu’il faisait « revivre la conquête normande, alors que les historiens l’ensevelissent sous des banalités abstraites, pouvoir, gouvernement, successions. » Et que les romans de Walter Scott ont fait naître de la curiosité pour le Moyen Âge qu’on considérait jusqu’alors comme barbare. Lui-même avait été impressionné par la lecture des Martyrs de Chateaubriand, cette épopée romaine pour laquelle on sait que l’écrivain s’était beaucoup documenté, et qui avait soulevé l’enthousiasme des jeunes historiens de l’époque parce qu’elle révélait « brusquement une nouvelle écriture de l’histoire ».

Ivan Jablonka présente lui-même son livre comme le « soubassement théorique » d’un ouvrage précédent, l’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus , une enquête sur les traces d’un couple de Juifs polonais communistes qui reconstitue, à partir de documents et de témoignages, leur parcours du shtetl à Auschwitz en passant par Paris et leur vie traquée sous l’Occupation. L’historien est également l’auteur d’un roman et il fait état d’« une sorte de souffrance » devant le dilemme de faire de la littérature un hobby en devenant chercheur, ou de l’histoire une activité alimentaire s’il choisit la littérature. Le compromis sera ce qu’il désigne comme une « forme pirate », cet « essai de biographie familiale », « dont la nature – je cite – historienne et littéraire est indécidable ». Mais c’est sans doute à ces conditions que l’histoire peut aussi être celle des vaincus, une enquête sur les traces des noyés du cours du monde, des oubliés de toute archive.

Michelet, dont l’histoire est déjà scientifique et qui sait combiner « le menu détail érudit, mille documents variés, le cadre national, la problématisation, la vérification » - le recoupement des sources - se donne pour mission de faire parler les morts. « En nommant des forces », relève Jablonka, il invente « des personnages qui existent » : la France, le Peuple, la Sorcière, la Femme. Même s’il lui arrive de se tromper, par exemple à propos de la peur de l’an mil dont on sait qu’elle tient du mythe, il est dans le vrai quand il cherche à comprendre « les croyances d’un serf sur son sillon, d’un captif au donjon, d’un moine hanté par la damnation ».

Bien sûr, l’histoire n’est pas une fiction, même si les écrivains peuvent se faire à l’occasion historiens ou ethnologues, comme Balzac ou Zola. Flaubert aurait ingurgité 100 volumes sur Carthage pour préparer Salammbô et il a lu un mémoire de 400 pages sur le cyprès pyramidal, uniquement parce qu’il y en avait dans la cour du temple d’Astarté. La question est d’ailleurs posée dès l’Antiquité, lorsque le récit historique se détache du mythe, de l’épopée ou de la rhétorique. Mais la mise au point très documentée d’Ivan Jablonka permet de sortir du jeu de rôles convenu, l’historien se cantonnant à la « vérité des faits », le romancier revendiquant la liberté du créateur, comme dans la controverse sur la fiction à caractère historique de Jonathan Littell, Les Bienveillantes . Ivan Jablonka revendique le devoir de vérité de part et d’autre. Le fin mot de l’histoire revient peut-être à Céline, évoquant le contre-exemple de l’engagement dans la réalité d’un poète comme Rimbaud, au prix de l’abandon de la littérature : « On cherche toujours pourquoi Rimbaud est parti si tôt en Afrique – je le sais, moi – il en avait assez de tricher – Cervantès n’a pas triché – il a vraiment été aux galères – Barbusse est vraiment crevé de la guerre – cela ne suffit pas bien sûr mais il y a une hantise chez le poète de ne plus tricher … »

Jacques Munier

Febvre
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A lire également « un chef-d’œuvre retrouvé » : Michelet, créateur de l’histoire de France par Lucien Febvre (La librairie Vuibert)

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La Nouvelle Revue Française N°609 Dossier Que peut (encore) la littérature ?

Dossier dirigé par Stéphane Audeguy et Philippe Forest, qui avait lui-même publié un essai intitulé Le Roman, le Réel

La question est évidemment posée à nouveaux frais en référence à la fameuse interrogation de Sartre lors d’une rencontre organisée à la Mutualité en 1964, un débat en présence de Simone de Beauvoir, Yves Berger, Jorge Semprun, Jean Ricardou, le théoricien du Nouveau Roman et Jean-Pierre Faye, qui témoigne dans ce N° de la densité des échanges. Jean Ricardou est également présent et l’on peut lire ou relire la contribution de Sartre à l’époque, où il avait prononcé la fameuse phrase : « il est bien certain qu’il n’y a pas de livre qui ait empêché un enfant de mourir », en écho à la formule avancée dans un entretien avec Jacqueline Piatier : « En face d’un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids. »

Au sommaire

Philippe Forest, Avant-propos I. : Jean-Paul Sartre, Que peut la littérature? II. : Jean-François Louette, La littérature, du pouvoir au besoin Gisèle Sapiro, Les pouvoirs de la littérature : origines et métamorphoses d'une croyance ancienne Robert Kopp, Témoigner ou s'engager? Emmanuel Bouju, Oui, mais (encore). Puissance du roman contemporain III. : Jean Ricardou, L'impensé d'un soir Jean-Pierre Faye, Un mur dans le roman Michel Deguy, Diffractions François Beaune, Ballade littorale Scholastique Mukasonga, Littérature et génocide : un défi à l'oubli Édouard Louis - Élisabeth Philippe, Savoir souffrir (entretien) Maintenant : Aurélien Bellanger, Le dossier 53. Entretien à propos de L'aménagement du territoire Un mot d'ailleurs : Elisabetta Rasy, Corporale Épiphanies : Guy Walter, «Articulé entre mon père et ma mère... »

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