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L’hôpital en réanimation / Revue Pratiques

6 min
À retrouver dans l'émission

Bertrand Mas, Frédéric Pierru, Nicole Smolski, Richard Torrielli : L’hôpital en réanimation (éditions du croquant) : Revue Pratiques, Les cahiers de la médecine utopique, n° 56 L’alimentation entre intime et intox

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revue Crédits : Radio France

Il s’agit d’un diagnostic aussi complet que possible, posé par un ensemble de médecins, de sociologues, de psychologues, d’économistes ou de chercheurs en sciences politiques. Le moins qu’on puisse dire est que le constat est alarmant. Dans la préface le ton s’apparente même à l’appel au secours, voire à la résistance. En cause : l’application à l’hôpital des méthodes du « nouveau management » et de ses outils, indicateurs de performance, benchmarking ou « évaluation comparative », « responsabilisation » des professionnels etc. Les suppressions d’emplois massives qui font porter la pression sur les personnels et accentuent la dégradation des relations entre soignants et patients, génèrent démotivation et souffrance au travail, « burn out » et risque sanitaire, finalement.

Le fait est que la croissance constante des dépenses de santé impose des réformes. Comme le rappelle Brigitte Dormont, professeur d’économie de la santé à Paris-Dauphine, le vieillissement de la population n’y joue qu’un rôle marginal par rapport aux progrès de la technique médicale. Ceux-ci ont permis cependant une amélioration de la qualité de vie des malades, une baisse des handicaps induits qui bénéficie en retour à la productivité, et un accroissement de l’espérance de vie. On peut préférer consacrer ses ressources à des loisirs, au demeurant bénéfiques pour le moral et la forme physique, qu’à financer un nouveau scanner. Ou considérer qu’une augmentation des contributions devrait aller en priorité à l’éducation ou à la protection de l’environnement. Mais l’auteure déplore l’opacité des décisions et l’absence de débat public sur ces questions essentielles, elle plaide pour une maîtrise intelligente et citoyenne des dépenses de santé, afin que leur croissance ne vienne pas seulement alimenter les profits des cliniques, des sociétés d’assurance ou de l’industrie pharmaceutique sans réelle contrepartie au bénéfice des patients.

Nicolas BELORGEY, qui avait mené une belle enquête de terrain sur le « nouveau management » à l’hôpital, publiée à La Découverte sous le titre « L'hôpital sous pression », dénonce l’emprise croissante des agences et cabinets de conseil, qui se sont ouverts les marchés de la réforme de l’Etat, en l’absence de toute considération pour la nature spécifique des activités engagées dans la relation de soins. Il revient notamment sur le rôle d’une agence proche du ministère de la Santé, l’AAES, l’Agence d’audit des établissements de santé qui intervient dans les hôpitaux et, d’une manière ambiguë, est à la fois en charge de faire un diagnostic des problèmes et d’aider les acteurs de la santé à les repérer et les résoudre, mais aussi d’inciter ces professionnels à appliquer les réformes et la « nouvelle gouvernance ». Cette agence sous-traite des audits à des cabinets de conseil privés, des sociétés de conseil en organisation qui ont pour mission d’aider les établissements à s’engager dans la voie de la « modernité gestionnaire » en adoptant un discours qu’on ne saurait contester : celui de la qualité des soins au moindre coût. Sur la qualité, principal argument de ceux qui résistent encore à cette idéologie néo-libérale introduite à l’hôpital, l’enquête de Nicolas Belorgey révèle la mauvaise conscience générée chez les praticiens par ces injonctions contradictoires à la productivité et à la qualité, et qui voient ainsi leurs valeurs fondamentales mises en cause.

Plusieurs auteurs s’inquiètent de la prolifération de ces instances privées de conseil, d’audit, d’évaluation ou de contrôle gestionnaire, qui superposent à l’administration réputée tentaculaire et douée d’une lourde inertie un meccano d’officines vouées à divulguer la bonne parole néo-libérale. Ils relèvent la contradiction de cette idéologie du « moins d’Etat » qui revient finalement et paradoxalement à en accentuer le poids par la litanie ininterrompue des nouveaux règlements, directives et autres protocoles d’évaluation. Frédéric Pierru en conclut dans sa contribution que l’étatisation, d’une part et l’ouverture à la logique des marchés, d’autre part, sont les deux faces de l’Etat sanitaire néo-libéral.

Il faudrait donc se préparer à une sorte de « contre-révolution », eu égard à la révolution que fut notre modèle de protection sociale hérité, à la Libération, du Conseil national de la Résistance. L’un des symptômes les plus criants de ce retournement, c’est la délocalisation de certains services administratifs au Maroc. On se souvient qu’à l’ère thatchérienne les patients britanniques se sont retrouvés, pour le suivi de leur dossier, face à des interlocuteurs situés en Inde. Aujourd’hui la France suit le même chemin : les compte-rendus d’hospitalisation de certains établissements sont désormais tapés au Maroc, au mépris de la confidentialité et des recommandations de la CNIL.

Un ensemble d’évolutions la plupart du temps au détriment de la relation médecin-malade et du « colloque singulier » qui, n’en déplaise aux gestionnaires du « contrat de résultat », compte pour beaucoup dans la relation thérapeutique.

Autre conclusion dans le contexte de votre débat sur Les chantiers prioritaires du prochain président : l’hôpital est en chantier, mais c’est un chantier interdit au public.

Jacques Munier

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