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L’humeur paysagère / Revue Sigila

5 min
À retrouver dans l'émission

Claude Eveno : L’humeur paysagère (Christian Bourgois) / Revue Sigila N°34 Dossier Clôtures

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L’humeur paysagère vient avec les années, au moment où l’on renoue les fils « qui – je cite – nous relient continûment à la profondeur de l’existence à ses débuts, quand la totalité s’imprimait dans le corps et l’esprit à partir de presque rien ». C’est pourquoi, au seuil de cette traversée au long cours où il nous embarque dans tous les jardins et paysages de Paris, d’Île-de-France et d’ailleurs, Claude Eveno revient sur les expériences minuscules et sidérantes de l’enfance, le tilleul du potager de la grand-mère, escaladé chaque année en vue de l’abondante cueillette qui fournirait en tisane la famille et les amis, et qui ouvrait au rythme de la progression dans les branches un horizon de prés, le sentiment de l’immensité. L’océan pour l’enfant laisse également cette « marque indélébile » dont on recherche et réveille immanquablement la sensation à chaque retour, laissant ainsi affleurer à la conscience le palimpseste formé en soi-même par le temps, et l’idée pure, germinale qui l’anime. « Le monde existe ainsi dans sa durée, celle d’une vie » résume l’arpenteur philosophe, et le jardin en devient l’allégorie simple et limpide, « comme une introduction à l’infini, une véritable machine à voir le paysage » et aussi l’image d’une demeure , d’un lieu intérieur qui donne sens et cohérence au caractère disparate de l’existence. « Il est temps de rassembler ce qu’on a fait de sa vie à la lumière de ce qui la poussait à se jouer le regard fixé sur l’océan ».

L’introduction par l’enfance n’est pas seulement une clause de style ou de logique rétrospective, elle se révèle méthode de méditation du paysage et des jardins. Une manière aussi de vivre l’histoire comme sensation, la peinture et la photographie comme réminiscence. En accompagnant l’auteur au sommet de la butte du Chapeau Rouge au Pré-Saint-Gervais, tout près de Paris, comment ne pas imaginer – je cite « les milliers d’hommes en canotier montant la pente avec des drapeaux rouges le 25 mai 1913, comme on les voit dans une peinture de Gaston Prunier qui témoigne de la manifestation pacifiste qui eut lieu ce jour-là, ou dans une photographie prise le même jour où l’on voit Jean Jaurès haranguer la foule ». Libre à vous d’aller plus loin, de faire le compte des vingt millions de morts qu’en cet endroit on aurait pu épargner si un assassin n’avait libéré quelque temps plus tard d’un coup de pistolet le cri « Tous à Berlin ! »… Les chemins du monde et votre regard peuvent alors se croiser en cet instant, en ce lieu précis.

Comme un « tatouage de la mémoire » projeté sur le paysage, les peintures de Corot, le Paysage montagneux dans la brume de Caspar David Friedrich où l’on ne sait trop si la montagne apparaît ou disparaît et qui évoque immédiatement la peinture chinoise « comme le graphe d’un sentiment du monde », ou encore la campagne romaine où quelque chose travaille encore de notre « indubitable origine », tout cela est également embarqué, formant corps dans les séjours les plus lointains. C’est ainsi que se forme – je cite « l’impression que le Japon interprète en retour nombre de sensations éprouvées ici, dans la vieille Europe et ses musées. » Et qu’un parfum de femme aimée flotte sur les jardins de Shalimar au Cachemire en pure métonymie d’un mal du pays qui affecte celui qui se sait attendu au retour.

Chacun peut à sa guise prolonger l’écho en lui-même de ces jardins publics et paysages présents à sa mémoire, dans une amicale et empathique promenade imaginaire avec l’auteur, tout au long de ses propres lieux vagabonds. Comme nous y invite ce mélange d’élégante érudition et de nonchalante rêverie, une collection de moments réunis comme autant de kaléidoscopes qui évoquent irrésistiblement l’écriture buissonnière de Walter Benjamin. À chacun alors de convoquer ses images, on s’y abandonne d’autant plus aisément au cours de la lecture que le propos est servi par une langue qui les lève à foison. L’expérience heureuse est assortie d’une leçon : « il faut sauver la Terre jusqu’au plus petit de ses génomes, jusqu’à la plus petite parcelle de sa surface. » Afin de pouvoir encore et encore commencer ainsi l’histoire minuscule de tous ceux qui nous suivent : « Il était une fois le chant des saules et des bouleaux, des nuages et des lilas… »

Jacques Munier

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Revue Sigila N°34 Dossier Clôtures

http://www.sigila.msh-paris.fr/-rubrique52-.html

Pas de jardin sans clôture – en principe car il y a des exceptions - c’est ce que nous dit Frédérique Thomas dans sa contribution intitulée Hortus conclusus. Et d’ailleurs le clos était l’ancien nom du jardin, au Moyen Age, le vocabulaire des clôtures était riche : murets, fascines, sauts-de-loup, tout un poème… Il y a des clôtures moins sympathiques, comme celles dont parle Léonore Le Caisne en prison (Avoir 16 ans à Fleury ), ou Isabelle Bruyère dans cette livraison. Mais dans tous les cas, « Extérieure est la limite. Intérieur l’illimité » (Edmond Jabès)

Au sommaire

Léonore Le Caisne : Préface

Florence Lévi : Clôture (Photo)

Chris Younès : Le partage des lieux

Delphine Bouit : Prison extérieure

Isabelle Bruyère : À l’ombre de la prison de la Santé (Nouvelle)

Bernard Lévi : Échouages (Nouvelle)

Frédérique Thomas : Hortus conclusus (Essai)

Patricia De Aquino : Corpo fechado. Frontières des corps afro-brésiliens (capoeira et candomblé)

Cyril Isnart : Fragile clôture. Limites de l’entre soi dans une communauté catholique en Grèce

Maria Teresa Horta : Primeira Carta Sexta (Poème)

Anne Bruley : D’une cellule à l’autre : Fernand Pouillon

Bernard Sesé : Le moine (Poème)

José Manuel Garcia, Maria Luísa Jacquinet : Os conventos femininos de clausura em Lisboa

Laurence Motoret : Arthur Upfield, le romancier des clôtures

Adrien Le Bihan : Les barbelés dans la prairie

Jacques Robinet : Écriture enfouie (Poème)

Philippe Bonnin : Voiler et dévoiler, celer et déceler : la clôture du Japon

Béatrice Delaurenti : De la Clôture en histoire. Parenthèses, un espace de liberté.

Florence Lévi, Delphine Bouit : Bout choat

Teresa Rita Lopes : Poema-Flor (Poème)

Teresa Rita Lopes : Poème-Fleur (traduction)

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