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L’humour juif dans la littérature mondiale

5 min
À retrouver dans l'émission

Judith Stora-Sandor : Le rire élu. Anthologie de l’humour juif dans la littérature mondiale (Gallimard) / Revue Humoresques

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Comment définir l’humour juif ? On le reconnaît immédiatement à cette forme d’autodérision et de mise à distance du malheur, de naïveté et d’indécrottable optimisme du personnage du shlemiel , mais le définir n’est pas facile et Judith Stora-Sandor ne s’y risque pas. Elle a rassemblé dans cette anthologie et présenté - non sans humour - des textes littéraires d’auteurs juifs, parmi les plus connus, autour des grands thèmes de l’humour juif : la famille et les mères, les personnages typiques du shtetl , les juifs et les autres – les goyims – et dans une partie où elle révèle des secrets de fabrication, elle signale les affinités profondes de cette forme d’humour avec le pilpoul , le raisonnement de l’exégèse talmudique dont l’objet n’est pas de parvenir à une vérité définitive mais de délivrer un sens multiple à travers la discussion argumentée. Une telle culture favoriserait à la fois le scepticisme et l’ironie qu’on retrouve dans les blagues et les proverbes juifs. Et elle rappelle qu’en yiddish le même mot d’origine hébraïque – khokhme – signifie suivant les contextes « sagesse » ou « plaisanterie ».

Cellule de base des mondes juifs, la famille en un sens élargi, voire élastique, est à la fois le cercle de toutes les attentions et surveillances réciproques – « une prison tout confort » – et l’indéfectible soutien de chacun dans les épreuves, une compassion de rigueur – je cite « manifestée en grande partie par des paroles catastrophées, passablement malveillantes, échangées dans le dos ». Comme l’affirme Kurt Tucholsky, « les tribus indiennes vivent sur le pied de guerre, ou fument ensemble le calumet de la paix. La famille, elle, sait très bien faire les deux choses à la fois ». Au centre trône la mère juive, objet d’une pieuse vénération et d’innombrables calembours, véritable vedette de l’humour juif. On trouvera sous la plume de Dan Greenburg le méthodique exposé des techniques de base pour tenir le rôle, à défaut desquelles l’impétrante court le risque mortel de hâter la venue du jour maudit où elle découvrira que son enfant peut fort bien se passer d’elle. L’axiome « Contrôlez la culpabilité et vous contrôlez l’enfant » commande la série des techniques de base de la souffrance, dont le soupir reste l’expression privilégiée, assorti du « Ton Voix de Base » comme dans « ce n’est rien, ça va passer » énoncé en douceur dans un mouchoir mais de façon audible. Exercice pratique : offrir deux cravates à son fils, la première fois qu’il en porte une, le regarder avec amertume en soufflant : « je savais bien que tu n’aimerais pas l’autre ».

Résultat garanti : le complexe de Portnoy tel que décrit dans le roman de Philipp Roth, une longue complainte sur le divan que conclut le psychanalyste à l’accent forcément allemand : « Pon. Alors maintenant, nous beut-être bouvoir commencer, oui ? ». On se souvient que le pauvre Portnoy avait sa yiddish mame si profondément ancrée dans la conscience qu’à l’école il imaginait que chacun de ses professeurs était sa mère déguisée et que c’était toujours pour lui un soulagement dans les interclasses « de ne pas l’avoir surprise entre deux incarnations ». Si Lacan avait lu davantage d’auteurs juifs – commente Judith Stora-Sandor – il n’aurait jamais formulé sa théorie de la « loi du père ».

Les shtetl ont acquis une dimension mythique depuis que la Shoah a poussé les millions de juifs qui vivaient dans ces bourgades misérables d’Europe centrale et orientale vers les chambres à gaz. Leurs personnages désormais archétypiques peuplent les textes rassemblés dans cette anthologie : le luftmensch , qu’on retrouve partout où les juifs sont dispersés, passant d’un ciel à l’autre et d’un petit boulot à un autre, le shadkhen , qui mariait les familles, et accessoirement les jeunes gens – un rôle crucial – et le schnorrer , le mendiant et sa fameuse khutzpe , son toupet grandiose dans une société où l’aumône est une véritable institution – ils sont nombreux dans le livre de Freud sur le Witz. Je vous résume rapidement Sholem Aleikem, le grand écrivain en langue yiddish, qui raconte l’histoire de cet habitant pauvre d’un shtetl parti tenter fortune et qui débarque à Paris. Comment ne pas passer chez Rothschild lui donner des nouvelles. Comme ça s’avère plus compliqué que ça, notre homme prétend qu’il peut lui vendre quelque chose « qu’on ne trouverait pas à Paris pour tout l’or du monde », le secret de la vie éternelle. Les deux finissent par convenir du prix et après avoir empoché les billets notre shnorrer explique à Rothschild qu’il doit commencer par quitter Paris et venir s’installer dans sa ville, car depuis qu’elle existe, « on n’y a jamais vu mourir un seul riche ».

Jacques Munier

Judith Stora-Sandor dirige la réjouissante et savante revue Humoresques

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-speciale-salon-de-la-revue-2013-10-11

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