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Liévin 1974 / Revue Le Mouvement social

5 min
À retrouver dans l'émission

Marion Fontaine : Fin d’un monde ouvrier. Liévin 1974 (Éditions EHESS) / Revue Le Mouvement social N°249 L’émergence du risque industriel (France, Grande-Bretagne XVIIIe – XIXe siècle) La Découverte

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Il y aura bientôt 30 ans, le vendredi 27 décembre 1974, vers 6h du matin, une poche de grisou s’enflamme dans la fosse 3 de l’Unité de Production 19 de Lens, produisant une explosion de poussière qui dévaste plusieurs kilomètres de galerie, tuant sur le coup la plupart des mineurs qui y travaillent, soit 42 personnes. C’est l’une des catastrophes les plus meurtrières de l’après-guerre, l’une des dernières aussi. En croisant les approches d’histoire sociale et politique, et d’histoire des mentalités, Marion Fontaine décrit l’événement au plus près, mais aussi son onde de choc en termes de retombées médiatiques, de conséquences politiques dans la France de l’immédiat après-68 avec l’émergence de nouvelles formes de mobilisation, et surtout son importance symbolique dans le contexte des débuts de la désindustrialisation et de l’effritement du monde ouvrier.

Le meilleur indice de cette évolution tient dans le détail de la liste des victimes, comparée à celle des 1099 morts de la catastrophe de Courrières, en avril 1948. L’âge moyen des mineurs décédés à Courrières était d’à peine plus de 26 ans, alors qu’à Liévin il est de plus de 41 ans, preuve que la population des « gueules noires » peine à se renouveler, et de fait les jeunes tentent majoritairement la reconversion. Parmi les victimes, les mineurs sont en nette minorité – 7 sur 42 – près d’un tiers sont installateurs dans cette fosse qui ne produit quasiment plus rien, sert surtout à la circulation des hommes et du matériel et doit être définitivement arrêtée à la fin 1975. Enfin l’encadrement est particulièrement important : 2 chefs d’équipe et 4 agents de maîtrise. Ce triste décompte reflète la réalité industrielle et économique du secteur minier, la mécanisation qui s’accélère et la baisse de la production d’un charbon dont la rentabilité diminue. L’électricien et le mécanicien remplacent progressivement le haveur qui poussait les charges ou l’abatteur qui cassait la roche à la rivelaine ou au pic pour éclater le charbon à la pointerolle. Et les tâches de manœuvres sont confiées à des bataillons de Marocains recrutés sur la base de contrat temporaires. L’un d’entre eux figure d’ailleurs au nombre des victimes.

Cette situation intervient dans un contexte intellectuel et politique contrasté que l’historienne étudie dans le détail. D’un côté les sociologues ont commencé à diagnostiquer la fin d’une classe ouvrière dont les mineurs étaient l’une des figures emblématiques. Tout au long des années 60 on évoque l’émergence d’une « nouvelle classe ouvrière » née de l’automatisation du travail et du développement de secteurs industriels qualifiés d’avancés : pétrochimie, sidérurgie électronique, aéronautique… L’un des enjeux de ces questionnements est de savoir où est passé l’acteur traditionnel du changement social, et des inquiétudes se font jour quant aux tendances consuméristes et aux risques de dépolitisation qu’elles induisent, alors que le fer de lance du prolétariat déclinant, le Parti communiste, est considéré comme conservateur et immobiliste. D’un autre côté les mouvances de la gauche extrême issues de mai 68 tentent le baroud d’honneur sur la catastrophe de Liévin, dans la foulée de la mobilisation sur l’affaire de Bruay-en-Artois, localité voisine à l’ouest du bassin minier, symbole proclamé de la guerre des classes. Un détail qui n’est pas seulement symbolique : c’est le même juge Pascal qui, par un hasard du calendrier des permanences du tribunal de Béthune, sera chargé de l’enquête sur la catastrophe de Liévin. Et lors de l’hommage rendu aux victimes, une banderole réclamant la vérité est tenue par les parents de Brigitte Dewèvre, la jeune fille assassinée à Bruay deux ans plus tôt.

Tout comme à Bruay, les gauchistes vont s’activer pour mettre en place un tribunal populaire qui siégera le 22 mars 1975 au cinéma Apollo de Lens. L’événement qui tient à la fois du meeting, de la table-ronde et du procès conclut à la responsabilité des Houillères sur une série de points : absence de télégrisoumètre, suppression de la tournée d’un gazier, inefficacité du système d’aération. Même si la mobilisation est réelle et la présence de mineurs effective, notamment des Marocains, les observateurs relèvent la présence majoritaire de jeunes étrangers à la région minière. Et dans le contexte de transformation du bassin minier ces jeunes militants auront finalement échoué à maintenir un mouvement cohérent et unitaire, un collectif ouvrier de façon durable.

Jacques Munier

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A lire aussi : Eric Chauvier, Somaland (Allia)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-somaland-revue-traces-2012-06-06

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Revue Le Mouvement social N°249 L’émergence du risque industriel (France, Grande-Bretagne XVIIIe – XIXe siècle) La Découverte

http://www.lemouvementsocial.net/numero_revue/2014-4-l-emergence-du-risque-industriel/

On remonte ici aux débuts de l’ère industrielle, dans les deux principaux foyers de l’industrialisation, en replaçant le risque industriel dans un ensemble non seulement technique mais aussi économique et social, médical ou culturel. Dès le départ tous les acteurs ont été conscients des risques potentiellement dévastateurs des grands sites industriels. C’est l’époque où se forge le mythe des « gueules noires », avant-garde de la classe ouvrière, notamment en matière de conquête sociale (réduction du temps de travail, libre expression syndicale, protection des travailleurs…) Et il est bien entendu question de la mine dans ces pages, celle du bassin de Bourgogne-Nivernais…par Jean-Philippe Passaqui

Egalement au sommaire :

Grenelle 1794 : secourir, indemniser et soigner les victimes d'une catastrophe industrielle à l'heure révolutionnaire, par Claire Barillé, Thomas Le Roux et Marie Thébaud-Sorger

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