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L’imaginaire de la Commune / Revue Vingtième Siècle

4 min
À retrouver dans l'émission

Kristin Ross : L’imaginaire de la Commune (La fabrique) / Revue Vingtième Siècle N°123 Dossier Histoire des sensibilités au 20e siècle (Presses de SciencesPo)

Ross
Ross

Ce n’est pas une critique de l’excellent travail du traducteur Étienne Dobenesque mais une précision importante, le titre anglais du livre est plus explicite : Luxe communal, l’imaginaire politique de la commune . Car il est plutôt question ici de la pensée révolutionnaire, de l’utopie et de l’esprit de la Commune, mais aussi de ses réalisations concrètes, et surtout des avant-coureurs de l’événement ainsi que de l’onde de choc qu’il a propagée dans la philosophie politique, en particulier chez Marx, témoin à distance depuis Londres mais très renseigné, presque au jour le jour, du déroulement de l’expérience totalement inédite à laquelle il a consacré un livre fameux. De fait, l’imaginaire fut requis tout au long de l’aventure, et il fut admirablement réfracté dans la poésie de Rimbaud, Le chant de guerre parisien et autres « psaumes contemporains ». Kristin Ross a souligné ces affinités rêvées dans un beau livre antérieur sur Rimbaud et la Commune. Mais ici c’est davantage l’histoire des idées qu’elle mobilise, situant sa démarche à égale distance de l’historiographie officielle du communisme d’État et de l’histoire nationale de la France républicaine. Car la Commune était, par nature, hostile à l’État comme à la nation, et par principe internationaliste quoique inscrite dans la dimension spatiale, à l’échelle humaine.

Le « luxe communal » est l’un des slogans les plus significatifs de la Commune. Il figure dans le manifeste de la Fédération des artistes, présidée par Gustave Courbet avec la complicité de Manet notamment, et c’est Eugène Pottier qui le rédigea, un artisan inspiré, poète à ses heures et plus connu comme l’auteur de L’internationale . Le manifeste entendait sortir l’art des académies ou des musées, l’engager dans la vie quotidienne et dans la mission éducative populaire que s’était fixée la Commune, qui avait institué l’éducation publique gratuite, obligatoire et laïque dix ans avant la Troisième République édifiée sur le sang des communards. Par parenthèse, c’est la Commune qui inventa également les crèches, tous les jeunes couples parisiens devraient aujourd’hui encore s’en souvenir. C’était cela le « luxe communal » : l’art public et l’éducation pour tous dans la « République universelle », pour faire la nique à la propagande dégradante et misérabiliste des Versaillais qui la présentait comme un ramassis de chiffonniers prédateurs.

Dans la peinture que fait Kristin Ross de la Commune, à côté des plus célèbres qu’on peut suivre jusque dans leur exil à Londres ou en Suisse lorsqu’ils n’ont pas subi le lot commun des exécutions massives – Élisée

Reclus, Paul Lafargue, Jules Vallès, Napoléon Gaillard, l’architecte des barricades – des personnages hauts en couleurs émergent de l’anonymat, comme cet ancien zouave pontifical noir de peau qui avait combattu contre les Prussiens et s’était « converti à la Commune », rencontré par Louise Michel au fond d’une tranchée la nuit. En conformité avec l’esprit internationaliste du moment, largement empreint d’anticolonialisme, de nombreux étrangers étaient présents, dont la propagande versaillaise enflait à dessein le nombre, et ils jouèrent un rôle éminent dans la diffusion des utopies et des œuvres de la Commune. C’est le cas d’Elisabeth Dmitrieff, une jeune russe de 22 ans, qui était en quelque sorte l’envoyée spéciale de Marx pour rendre compte des événements au nom de l’Internationale et qui fonda l’Union de femmes, la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune. Elle œuvra au rapprochement des théories économiques de Marx et de Tchernychevski, un penseur russe qui étudiait le potentiel émancipateur de la commune paysanne traditionnelle, ce qui eut pour conséquence d’amener l’auteur du Capital à penser la possibilité d’une pluralité de voies vers le socialisme. L’expérience de la Commune l’amena également à conclure que l’appareil d’État ne pouvait servir à faire la révolution. Kristin Ross évoque à cet égard au sein des groupes de communards en exil la circulation d’un nouveau concept : le « communisme anarchiste ».

C’était cela, la Commune, un prodigieux « laboratoire d’inventions politiques improvisées sur place » ou conçues dans la foulée.

Jacques Munier

rimbaud
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Du même auteur

Kristin Ross : Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale (Les Prairies ordinaires)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-rimbaud-et-la-commune-de-paris-revue-aden-2013-10-28

XXe124
XXe124

Revue Vingtième Siècle N°124 Dossier Militaires et pouvoirs au Moyen-Orient (Presses de SciencesPo)

http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100221760

« Alors que depuis décembre 2010, mouvements de contestation, soulèvements, révolutions bouleversent le Moyen-Orient, ce dossier de Vingtième Siècle revient sur la place et la fonction qu'ont occupées les armées dans plusieurs pays (Égypte, Irak, Israël, Liban, Turquie, Syrie), sur leur rapport à d’autres formes de pouvoir, notamment politique. Au moment de la constitution de ces armées, les militaires se voient reconnaître deux missions, celle d’intégrer les différentes composantes de la nation et celle de la défendre. Ils assument cependant bientôt un rôle plus important, hérité de l’époque ottomane : ils deviennent des arbitres des forces sociales et politiques, voire, dans certains cas, ils renversent les régimes, au nom d’un idéal révolutionnaire. »

Présentation de l’éditeur

Ce numéro fera l'objet d'une rencontre à l'Institut du Monde arabe, le 12 février à 18h30, dans le cadre des Jeudis de l'IMA

XXe123
XXe123

Vingtième Siècle N°123 Dossier Histoire des sensibilités au 20e siècle (Presses de SciencesPo)

http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/revues/vingtiemesiecle/

« La question des sensibilités n'a guère inspiré les historiens spécialistes du 20e siècle. Malgré les exhortations fameuses de Lucien Febvre, et malgré le sillon tracé pour le siècle précédent par Alain Corbin, ils n'ont pas encore daigné se saisir systématiquement des sens, des sentiments, des dégoûts ou de l’usage public des émotions. Or ce siècle, pétri de bouleversements inouïs en la matière, ne saurait longtemps se comprendre à l’écart de ce territoire exigeant.

C’est toute l’ambition, et tout le défi, de ce numéro spécial de Vingtième Siècle que de poser les jalons d’une telle histoire. En rappelant d’abord, à nouveaux frais, d’où en vient le projet intellectuel et quels en sont les exigences de méthode et les fragilités. En arpentant, ensuite, au gré d’études novatrices menées par des chercheurs français et étrangers, le domaine des sensations, celui de la vie affective et celui des émotions collectives.

Apparition du goût pour la cuisine exotique, montée du désir sexuel dans la formation des couples, ascension de la catégorie de « victime » sur la scène morale contemporaine : voici quelques-uns des thèmes au sujet desquels l’histoire des sensibilités, libérant la possibilité d’un savoir riche et ambitieux, dessine une autre compréhension du 20e siècle. »

Présentation de l’éditeur

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