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L’imaginaire touristique / Revue Espaces et sociétés

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Rachid Amirou : L’imaginaire touristique (CNRS Editions) / Revue Espaces et sociétés N° 148-149 Dossier l’espace des classes moyennes (Erès)

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Rachid Amirou : L’imaginaire touristique (CNRS Editions)

C’est un livre qui est devenu, depuis sa première publication en 1995, un classique de la sociologie du tourisme, un champ de recherche qui s’est développé depuis lors mais où il faisait à l’époque figure de pionnier. L’éditeur a enrichi cette nouvelle édition de trois textes parus dans les revues Espaces et Espaces et sociétés, et notamment « Le tourisme comme objet transitionnel », des contributions qui en disent long sur la fécondité et l’originalité de cet auteur disparu en 2011 et que Michel Houellebecq, qui fut un proche, apparente dans sa préface à la « petite famille d’esprits ironiques et bienveillants, lumineux et étranges, d’une intelligence étincelante surtout, qui pourrait compter Borges ou Perec parmi ses membres ». Car c’était, autant qu’un sociologue, un écrivain. Et pour illustrer sa bienveillante ironie le préfacier rappelle l’anecdote étonnante qu’il lui raconta sur ce village varois dont les habitants, presque tous retraités, étaient « modestement défrayés par la municipalité pour sortir de chez eux, prendre leur pastis, faire leur partie de pétanque à l’heure où déferlaient les cars de touristes ».

La question revient tout au long de l’ouvrage mais l’un des textes plus récents et publiés en annexe l’aborde frontalement. Intitulé Tourisme et postmodernité, il étudie les « métamorphoses de l’authenticité », qui n’est pas une « essence, mais plutôt un effet créé par le dispositif touristique de mise en scène des valeurs d’ancienneté et de pureté ». En somme, une figure de la rhétorique du tourisme de masse qui renvoie à cet imaginaire que l’auteur tente de décrire et d’explorer. Et cette « fabrique de l’ancien » qu’il entreprend méthodiquement de déconstruire peut avoir des effets pervers : je cite « le tourisme de développement durable peut être un frein durable au développement des populations, comme si elles étaient assignées à résidence identitaire car, dans notre imaginaire, elles sont censées ne pas changer ».

C’est le triomphe de l’image et du paradigme de la carte postale. Rachid Amirou cite à plusieurs reprises Daniel Boorstin qui, dans son livre précisément intitulé Le triomphe de l’image, observe la montée de la culture de l’image et l’essor de la société de consommation, qui a produit dans la culture américaine une substitution de l’image à l’expérience de la réalité. L’historien américain consacre dans cette optique un long et féroce chapitre au tourisme de masse et au paradoxe des voyages exotiques en toute sécurité comme de l’aventure à bon marché. Dans la foulée, Amirou insiste sur la force des images dans le tourisme, qui « sont là pour rendre le monde lisse, sécurisant, accueillant et facile à comprendre ». Il évoque la « chasse aux images », appareil photo au poing, qui renvoie à ce que Baudrillard a défini comme la compulsion du collectionneur, qui ne s’arrête jamais sur la nature ou la valeur d’un objet mais vise quelque chose qui est fait pour les nier, « le passage continuel d’un terme à un autre qui aide le sujet à tisser un monde clos et invulnérable ». Le modèle de cette métaphore d’une culture de la collection, c’est le circuit touristique organisé, où tout se vaut, sites archéologiques ou paysages, musées nationaux ou écomusées d’anciens sites industriels, l’essentiel étant de parvenir au bout de ce qu’on peut « faire » en un journée : Venise ou la route des vins en Alsace.

Mais dans la perspective qui est la sienne, Rachid Amirou s’emploie aussi à débusquer le travail de l’imaginaire dans le rite personnel de la carte postale. Il examine sa fonction phatique, qui ne dit rien mais accomplit un rituel de politesse ou d’amitié, tout en participant de la mise en image d’un territoire, et d’une mémoire collective qui renvoie à l’enfance et à ce titre, à la mise en désir d’un lieu. Le geste vient s’intégrer au type de sociabilité très particulière que développe la pratique du tourisme, entre pulsion grégaire et rêve de liberté. Faire corps avec des inconnus au milieu d’étrangers, une version extensive de l’enfer sartrien.

La communauté itinérante donne elle-même une valeur au site, la foule attirant la foule par effet d’ « affoulement », comme dit joliment l’auteur. Lequel rappelle aussi le lien entre tourisme et pèlerinage, avec leurs parcours balisés et ponctués de sanctuaires. Mais il étudie, à l’opposé, le profil des « solitaires », ceux qui aiment « apostropher » les sommets. La montagne est par excellence le lieu de déploiement de la spiritualité. Comme dit Pierre-Jean Jouve, elles « ont l’air de nous faire la morale ». Et elles suscitent des engagements singuliers, souvent solitaires, à la mesure de ce que Bachelard désignait comme la « verticalité », l’élément des défis les plus orgueilleux, ceux des alpinistes.

L’imaginaire, c’est aussi le Grand Tour des jeunes aristocrates dans le monde, le voyage en Italie ou en Orient, largement illustré par la littérature.

Et pour ce qui concerne la quête de sens, on pourrait la résumer ainsi : « l’individu morcelé par son travail tente de reconstituer une unité absente par ses pratiques de vacances ». Rachid Amirou parle aussi de l’image en mouvement de la mobilité sociale et pour conclure on peut citer ce résumé des propos de H. Enzensberger dans Culture ou mise en condition ? , un ouvrage récemment réédité aux Belles Lettres, le chapitre intitulé Une théorie du tourisme : « Le tourisme apparaît comme une mauvaise réponse (changer de pays) à une bonne question (changer son pays) ».

Jacques Munier

Revue Espaces et sociétés N° 148-149 Dossier l’espace des classes moyennes

Une revue qui propose une synthèse des connaissances sur les rapports des sociétés à leurs espaces. Elle s'est définie à sa naissance, en 1970, comme " revue critique internationale de l'aménagement, de l'architecture et de l'urbanisation ".

Pour 2012 : Urbanité et tourisme

Les « classes moyennes » sont aujourd’hui au centre de nombreux débats. La revue apporte sa contribution, en examinant « ce que les classes moyennes font des espaces et ce que les espaces font aux classes moyennes ». Les articles de cette livraison analysent la place occupée par l’espace dans la vie sociale et dans la construction identitaire des classes moyennes. Les espaces observés sont le logement, le quartier, la ville, la plage, en France, en Suisse, en Afrique du Sud et aux États-Unis. Autour de différents aspects : les modes de vie, les choix résidentiels, les choix politiques, les rapports à la « mixité sociale ou ethnique.

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