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Linda Lê / Revue France Culture Papiers

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Linda Lê : Par ailleurs (exils) Christian Bourgois / Revue France Culture Papiers N°11 Dossier Querelles de famille

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Pour qui n’a plus de patrie, l’écriture peut devenir le lieu qu’il habite, notait Adorno dans Minima Moralia . La formule pourrait servir d’exergue à la vie et l’œuvre de chacun des écrivains célébrés dans ce livre. Oscillant sans cesse entre expérience de l’exil et épreuve de l’étrange familiarité de la langue, les portraits qui le composent ont l’allure de ce que Cioran appelait des « exercices d’admiration », des évocations concrètes d’existences singulières mais relevant de ce que les latins appelaient des exempla , où flotte constamment l’esprit d’une leçon. Romancière d’origine vietnamienne, Linda Lê est arrivée toute jeune en France, deux ans après la fin de la guerre. De Joseph Conrad, Albert Cohen, Gregor von Rezzori ou Klaus Mann à Robert Antelme, Alejandra Pizarnik ou Antonin Artaud, en passant par Benjamin Fondane, Gombrowicz et Pessoa, d’évidentes affinités électives tressent entre ces portraits le fil rouge d’une disposition commune à l’exil.

Au delà de ce que Lukács désignait comme l’exil transcendantal des écrivains dans leur langue, c’est d’abord à la figure universelle de l’émigré que ce livre rend hommage, l’irréductible étranger dont parle aussi Levinas, relégué – je cite Linda Lê – comme « une abstraction gênante, autour de laquelle cristallisent des rancunes ». Pour qui sait reconnaître son visage – lequel commande l’impératif « Tu ne tueras point » – pour qui sait assumer la responsabilité qu’il nous assigne, s’ouvre alors la possibilité de se « frayer un chemin vers l’infini » et de rejoindre le « frère intérieur » que nous ne sommes pas encore, selon l’heureuse formule d’Henri de Régnier. Linda Lê parvient ainsi à dire sans emphase qu’il y va de notre humanité commune. D’autant que, comme l’annonçait Cioran, très présent dans ces pages, notre époque serait celle du « romantisme des apatrides ». « Déjà se forme l’image d’un univers où plus personne n’aura droit de cité – écrivait-il – Dans tout citoyen d’aujourd’hui gît un métèque futur. »

On sait que les mouvements migratoires se développent bien au-delà de la vieille et frileuse Europe, qu’ils concernent désormais la planète et constituent l’un des aspects les plus visibles de la mondialisation. Ce livre montre que, dans leurs errances géographiques et intérieures, les écrivains ont anticipé la vérité du phénomène. Et qu’ils l’ont même, comme Léon Chestov, érigée en « apothéose du dépaysement ». « Magnétisés par ce qui est parfois notre antithèse – ajoute l’auteure – nous nous laissons prendre à l’irrésistible charme du bizarre et de l’extraordinaire, afin de donner de l’empan à ce qu’il y a d’étriqué en nous »

Gide estimait que la valeur d’un homme « se mesure au degré de dépaysement, physique ou intellectuel, qu’il est capable de maîtriser ». Le livre de Linda Lê l’illustre jusqu’au vertige. Parfois le suicide est au bout de la route. Parmi les nombreux écrivains qu’elle nous fait découvrir ou redécouvrir sous cet angle, une figure est emblématique de cette « anatomie de l’errance » où s’écrit en filigrane une pensée du mouvement perpétuel. Il s’agit de l’écrivain Ernst Weiss, l’auteur d’un récit halluciné, Le Témoin oculaire , où l’on rend la vue à un malade atteint de cécité hystérique et qui s’avère être un caporal du nom de Hitler. Ernst Weiss qui a fui l’Allemagne nazie se suicide à Paris, laissant une valise remplie de manuscrits et qui a été perdue. Dans son beau roman intitulé Transit , consacré à l’épopée pathétique des anciens combattants de la guerre d'Espagne, intellectuels juifs, écrivains ou artistes en déroute, opposants au nazisme, Anna Seghers imagine un personnage qui prend en charge cet héritage sans testament et finit par s’identifier à l’auteur défunt, assurant ainsi la pérennité de son message par delà l’effacement.

Jacques Munier

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Revue France Culture Papiers N°11 Dossier Querelles de famille

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