LE DIRECT

L’industrie des lettres / Revue Terrain

7 min
À retrouver dans l'émission

Olivier Bessard-Banquy : L’industrie des lettres (Pocket) / Revue Terrain N° 59 Dossier L’objet livre (Editions Fondation MSH)

terrain
terrain
agora
agora
agora
agora

Olivier Bessard-Banquy : L’industrie des lettres (Pocket)

Au moment où paraissait cette nouvelle édition, entièrement revue et corrigée par l’auteur, d’un livre initialement publié en 2009, on apprenait le rachat de Flammarion par Gallimard, hissant le groupe au troisième rang derrière Hachette et Editis. C’est dire à quel point le monde de l’édition française peut modifier ses paysages et par le jeu des acquisitions ou des regroupements faire rapidement évoluer le poids respectif de ses « majors ». Olivier Bessard-Banquy fait ici la chronique détaillée de plus de trente ans d’édition française, une période de mutations sans précédent qui nous mène au seuil de la prochaine révolution dans le secteur, celle du livre électronique. Pierre Jourde, dans la préface inédite qu’il lui a donné, brosse un tableau assez sombre de ces évolutions, qui ont abouti à une influence croissante des commerciaux dans la politique éditoriale, notamment des plus gros d’entre les éditeurs, au développement de structures de distribution et de stockage surdimensionnées qui entraînent une surproduction destinées à les rentabiliser, un véritable système de cavalerie qui consiste à inonder les étals des libraires d’exemplaires qui ne seront pas vendus, de manière à constituer une avance de trésorerie, et enfin – je cite – « le panurgisme de la presse qui concentre tous les articles sur LE livre de la rentrée, au détriment des sept cents autres ». Et l’auteur de La littérature sans estomac reprend à son compte la question cruciale posée par Olivier Bessard-Banquy : « La France a de bons auteurs, de bons éditeurs, de bons libraires. Mais a-t-elle encore de bons lecteurs ? »

A la fin des années 70 le pourcentage des Français qui lisent avait augmenté de 15%, mais le chiffre masque la diminution de ceux d’entre eux qui lisent le plus (cinq livres et plus dans les trois derniers mois) et il concerne des lecteurs plus occasionnels (un à quatre livres lus au cours des trois derniers mois). Des lecteurs plus nombreux mais moins cultivés en direction desquels l’offre a tendance à s’adapter pour proposer des ouvrages « grand public » et à moindre coût. L’essor ultérieur du livre de poche, qui réédite les valeurs sûres pour une somme modique, est inscrit en filigranes dans cette évolution. Les romans arrivent en tête avec 58% des suffrages des lecteurs, devant les livres d’histoire, de mémoires ou de souvenirs, à 46%. Les essais et les ouvrages de recherche en sciences humaines amorcent dès le début des années 80 leur relatif déclin, après l’âge d’or des années 60 et 70, mais la baisse doit être mise en regard de celle, encore plus importante, de la littérature : si la part du chiffre d’affaire des sciences humaines dans l’édition passe de 3,2% en 1971 à 2,6% en 1981, la littérature, elle, perd 8 points durant la même période. Les tirages moyens en sciences humaines suivent le mouvement, qui sont passés de près de 6000 exemplaires en 72 à 4313 en 81, soit une chute de 30%, mais il est vrai que ça concerne aussi les romans. Réputé peu perméable à la littérature étrangère, le public français a fait des progrès depuis la fin des années 70, grâce notamment à des maisons comme Actes Sud, Rivages, Phébus, Balland ou POL puis Flammarion. Par contre, le nombre de traductions de textes français vers les langues étrangères a baissé par rapport à l’ensemble des traductions, passant de 12,4 en 1950 à 9,3% en 1975, un indice sûr de la perte d’influence de la culture française dans le monde, alors même que le chiffre global des traductions est en hausse.

L’auteur revient sur le rôle des passeurs, des médiateurs que nous sommes, avec l’impulsion décisive donnée par l’émission de Bernard Pivot et la montée en puissance des attachés de presse. Ce qui faisait dire à Régis Debray dans Le Pouvoir intellectuel en France : « Quand un auteur apporte un texte à un éditeur, la transaction ne porte plus sur son texte mais sur son carnet d’adresses ». Et qui a confirmé la tendance à reléguer le « pari éditorial », qui consistait à soutenir un auteur pour l’imposer dans la durée, au lieu de privilégier celui qui dispose d’un réseau de relations dans le monde des médias. D’où aussi, dans la cuisine des prix littéraires et ses dépendances, les attentions des éditeurs à l’égard des jurés, sous forme de gros à-valoir pour un livre à venir, par exemple. C’est pourquoi l’auteur se félicite de l’arrivée de Bernard Pivot, « farouchement indépendant et notoirement incorruptible » au jury du Goncourt. Et de rappeler les démêlés de l’écrivain Jack Thieuloy, suspecté par la police à la rentrée 1975 d’avoir tenté d’incendier l’appartement de Françoise Mallet-Joris après avoir arrosé de ketchup l’académicien Michel Tournier. Les relations parfois houleuses des auteurs avec leurs éditeurs trouvent à cette époque une célèbre illustration. Fin 1968, suite à des propos d’Antoine Gallimard qui prétend éditer Guy Debord, celui-ci adresse une lettre d’insultes à son père Claude Gallimard, lui-même le fils de Gaston, le fondateur. Guy Debord invective Antoine, le traitant de « raclure de bidet » qui s’illusionne en pensant que les situationnistes pourraient devenir des « employés » de la maison Gallimard. De telles espérances, il ne peut les avoir colportées que parce que Claude Gallimard lui a confiées. « Fils raté de votre père, embraye Guy Debord, vous ne serez pas surpris de trouver dans la génération suivante une débilité aggravée. Le merdeux s’identifie naturellement, à son tour, à votre propre rôle parce que, comme vous, il espère hériter. » Deux décennies plus tard, après d’interminables négociations, le situationniste confiera l’édition de ses œuvres à la maison de la rue Sébastien Bottin.

Jacques Munier

A voir également :

La bataille pour le prix unique du livre qui a permis d’enrayer l’érosion de la vente traditionnelle en librairie, orchestrée par le regretté Jérôme Lindon, patron des éditions de Minuit. Un combat pour la diversité de la librairie, les libraires des médiateurs directs et souvent passionnés, et qui garantissent la vitalité de l’édition de recherche ou d’innovation.

Le printemps des petits éditeurs P.188

Le livre numérique, en prélude à la conclusion

Revue Terrain N° 59 Dossier L’objet livre (Editions Fondation MSH)

L’objet livre saisi par l’anthropologie, un dossier coordonné par Stephen Hugh-Jones, spécialiste de l’Amazonie, et Hildegard Diemberger, spécialiste du monde tibétain. Le livre dans ses dimensions concrètes, comme « artefact culturel », dans toute la gamme de ses usages rituels et à travers la question de sa transmission, éventuellement de ses transformations technologiques, notamment au Tibet, où des moines et des chercheurs laïques ont recours aux technologies numériques pour enregistrer et cataloguer les textes bouddhistes anciens qui ont survécu à la Révolution culturelle.

Et la contribution de Romain Simenel sur le livre comme trésor, entre aura, prédation et secret dans le sud marocain, où les populations se représentent la connaissance écrite sous l’angle de la vie sociale des manuscrits en tant qu’objets à usage rituel.

Le Coran sous toutes ses formes, une infinité d’objets qui représentent un seul texte (Anouk Cohen)

Un inédit de Marcel Mauss présenté par Jean-François Bert : sa leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le 23 février 1931

Et un hommage à Isac Chiva, disparu le 30 avril 2012, spécialiste du monde rural européen, hommage rendu par Christian Bromberger et Françoise Zonabend

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......