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L’inquisition / Revue Vacarme

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Didier Le Fur : L’inquisition. Enquête historique. France, XIIIe-XVe siècle (Tallandier) / Revue Vacarme N°60 A la une Les fronts de gauche « propositions pour éviter le pire »

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Didier Le Fur : L’inquisition. Enquête historique. France, XIIIe-XVe siècle (Tallandier)

Bagahi laca bachahé

Lamac cahi achabahé

Karrelios

Lamac lamec bachalyos…

J’arrête là cette invocation au démon, de peur de le voir se manifester, d’autant que je n’ai aucun pacte à lui proposer. Ces formules, c’est Rutebeuf qui les a retranscrites dans sa version du Miracle de Théophile, l’histoire de ce clerc déçu de ne pas avoir été choisi pour succéder à l’évêque et qui, par l’intermédiaire d’un magicien juif, passe un contrat avec le diable pour réaliser ses ambitions. Ce mythe qui a connu une large diffusion en France au XIIIe siècle, résume le genre de pratiques que pouvaient incriminer les inquisiteurs, dès lors que s’était modifiée l’attitude de l’Eglise à leur égard. Car jusqu’alors, la sorcellerie était davantage considérée comme ressortissant à la superstition et c’est la bulle d’Alexandre IV de 1260 qui fait la distinction entre les sortilèges simples et les sortilèges mêlés d’hérésie, qui, eux, relevaient des tribunaux de l’Inquisition. Mais c’est surtout Jean XXII, qui voyait le diable partout, et jusqu’au sein du Sacré Collège, qui assimilera explicitement en 1326 les « invocatores daemonum » à des hérétiques, en leur appliquant la qualification criminelle qui les rendait passibles de la juridiction d’exception que l’Eglise avait mise en place dans les années 1231-1233, à l’intention des hérétiques. C’est ainsi que, dans son manuel abondamment cité par l’auteur, l’inquisiteur de Toulouse Bernard Gui avait inclus un chapitre concernant la sorcellerie, en prévoyant même un interrogatoire différent pour les hommes et pour les femmes. Et peu à peu, les procès vont construire la figure maléfique de la sorcière, de ses copulations avec le Malin et de ses danses endiablées au cours du sabbat, qu’on appelait aussi la synagogue, une représentation appelée à connaître une grande fortune jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

Car avant cette époque, et celle de la grande « chasse aux sorcières », ce sont surtout les hérésies que l’Inquisition avait dans le collimateur. Même les Juifs, pourtant victimes de graves discriminations de persécutions récurrentes et même de massacres, s’ils étaient constamment suspectés de tous les maux, n’ont pas été les plus fréquemment inquiétés par le tribunal ecclésiastique, même lorsque se sont répandues les rumeurs de meurtres rituels, que le pape Innocent III lui-même jugeait absurdes. Mais dès le XIe siècle apparaissent les premières mentions d’hérésie, en particulier à l’occasion d’une affaire qui éclate à Orléans, au sein du chapitre de la Cathédrale et qui conduira dix clercs au bûcher. L’Eglise commence à craindre la concurrence de communautés laïques qui pratiquent la vie apostolique, se défient de son pouvoir et se répandent un peu partout en Europe : les tisserands ou les popelicains, les lucifériens dans la vallée du Rhin, les paratins en Lombardie.

En France, on le sait, ce sont essentiellement les vaudois et les cathares qui ont fait les frais de l’épuration inquisitoriale. Autour du Lyonnais Pierre Valdès, d’où son nom, la dissidence vaudoise prêchait le retour de la pauvreté évangélique, un contact plus direct avec la parole de Dieu, condamnait le culte des saints, les images et les églises et considérait comme nuls les sacrements conférés par un prêtre resté fidèle à Rome. Pas de hiérarchie entre eux, le Christ était leur seul maître, ils ne possédaient rien en propre et lorsqu’ils avaient des biens, ils les vendaient pour en remettre le produit à la communauté. Certains d’entre eux furent condamnés, d’autres contraints à l’exil, d’autres enfin absorbés par les ordres mendiants.

Les cathares partageaient avec les vaudois une opposition résolue au clergé catholique mais leur dissidence doctrinale et théologique était beaucoup plus radicale. Ils rejetaient l’Ancien Testament, le dogme de l’incarnation du Christ dans le sein de la Vierge, sa résurrection et son ascension. Pourtant, Saint Bernard qui les avait fréquenté et aussi combattu disait d’eux que personne ne pouvait être plus chrétien que ces hérétiques, dont les actes étaient en accord avec les paroles. La lutte de l’Eglise contre les cathares bien implantés dans le sud de la France fut longue, difficile et impitoyable, elle culmina dans la croisade albigeoise, première croisade de l’histoire en pays chrétien et dont les résultats furent décevants. La deuxième, engagée en 1209 (et dirigée par un baron de l’Ile-de-France, Simon de Montfort), dura vingt ans et constitua une victoire politique pour les rois de France, qui étaient parvenus à anéantir la maison de Toulouse mais malgré les nombreux bûchers allumés pendant toute cette période la répression n’était pas venue à bout de l’hérésie cathare. C’est au cours de cette période et tout au long des procès que s’organise la justice d’exception de l’Inquisition, un mot qui change alors de sens pour ne plus seulement désigner une enquête mais une véritable institution, et face à la résistance passive de certains évêques, elle fut confiée aux dominicains, un ordre mendiant qui venait d’être fondé quelques décennies plus tôt.

La nouvelle procédure progressivement mise au point à coup de bulles pontificales et au long de différents conciles aux XIIIe et XIXe siècles s’affranchissait de toutes les règles ordinaires. A commencer par celles du procès accusatoire qui garantissaient les conditions d’un débat contradictoire. Le juge pouvait maintenir au secret l’accusé autant de temps qu’il le souhaitait pour parvenir à l’obtention des aveux, et il se souciait comme d’un guigne de la preuve, la « présomption véhémente d’hérésie », selon la formule consacrée, lui suffisait. La délation était considérée comme un devoir pour tous les fidèles et l’objectif poursuivi par l’inquisiteur était d’obtenir avec les aveux les noms de complices en hérésie. La torture était courante, c’était la question. Il n’y avait pas d’appel aux sentences et les peines s’échelonnaient suivant la gravité des faits, de la pénitence avec confiscation des biens et port de signes infâmants à la mort sur le bûcher, une peine héritée du droit romain qui l’appliquait notamment aux parricides ou aux esclaves révoltés. Et même en cas d’abjuration et de repentance de la part de l’accusé, il n’y avait pas de pardon possible. Le coupable était incarcéré à perpétuité et croupissait en prison pour le restant de ses jours.

Jacques Munier

Revue Vacarme N°60 A la une Les fronts de gauche « propositions pour éviter le pire »

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