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L’insécurité en campagne électorale / Revue Politix

7 min
À retrouver dans l'émission

Emilie Née : L’insécurité en campagne électorale (Honoré Champion) / Revue Politix N° 97 Dossier Les espaces du contrôle social

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On sait que le thème de l’insécurité n’aura pas été déterminant dans le choix des électeurs au cours de cette campagne présidentielle. D’après une enquête BVA parue dans Le Parisien à la fin du mois dernier, elle arrive loin derrière le pouvoir d’achat ou le chômage dans l’ordre des priorités. Une semaine après les tueries de Toulouse et Montauban, la question de l'insécurité pèsera dans le vote de seulement 8% des sondés, à égalité avec l'immigration, ce qui n’est guère surprenant compte tenu de la forte corrélation entretenue entre les deux réalités par certains discours de droite et d’extrême droite, durant la campagne de 2002, notamment (P. 117). A l’époque, il en était allé tout autrement puisque Jacques Chirac avait choisi cet angle d’attaque en prenant prétexte des chiffres de la délinquance. C’est la période qu’Emilie Née, linguiste et spécialiste d’analyse du discours a étudiée en examinant le corpus des 969 articles du journal Le Monde contenant le mot « insécurité », publiés entre le 1er juillet 2001 et le 31 juillet 2002, soit avant, pendant et après la campagne présidentielle.

L’observation lexicométrique donne la mesure de la répétition du terme « insécurité », à toutes les sauces et dans pratiquement toutes les rubriques du journal, même en Culture ou en Sports et jusque dans le Carnet, ce qui indique la force de contamination liée à la densification du mot dans les colonnes. Il va sans dire que Le Monde a été choisi par l’auteur en particulier à cause de son penchant modéré pour le fait divers et que cette prégnance du signe « insécurité » est aussi le reflet direct de la phraséologie de la campagne. Mais force est de constater que la répétition crée un effet d’évidence et de consensus, et qu’elle contribue même à le « fabriquer », ce consensus qui va piéger la gauche. Emilie Née relève que l’occurrence du mot suit le rythme de la campagne et qu’elle n’est que peu corrélée à la réalité qu’il désigne. Ainsi, pas de hausse de sa fréquence à la fin 2001, autour de l’attentat du 11 septembre. Mais en avril 2002, une envolée dans de nombreux articles.

Le mot est né sous la Terreur, en 1794, sous la plume du lexicographe Charles Pougens qui l’insère dans son Vocabulaire des nouveaux privatifs français et l’on peut admettre qu’il ait été inspiré par l’air du temps. Sans doute aussi le vocable s’était-il répandu dans cette période d’insécurité réelle. Mais au regard de ce référent incontestable, la situation concrète de la délinquance en 2002 « dans les banlieues, les villes et les villages de France », pour reprendre les termes d’un discours de Jean-Marie Le Pen à l’époque, cette situation semble plutôt illustrer ce que Jean-Claude Chesnais a appelé dans son Histoire de la violence le théorème de Tocqueville : « Plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qui en reste est perçu ou vécu comme insupportable. »

Ce que révèle en outre l’analyse sémantique, c’est le contenu volatile et la faible problématisation du mot, qui s’impose avec l’évidence du dogme, sa sous-détermination en termes de sens et de représentations son ambiguïté référentielle qui permet de l’accoler à toute sorte de réalités, même s’il renvoie le plus souvent à la délinquance. L’invraisemblable diversité des connotations qui désignent aussi bien la route (l’insécurité routière) que l’alimentation, l’économie ou la santé fait que, par contrecoup certains lui ont opposé celle de l’insécurité sociale. Autre indétermination que les sociologues se sont employés à combattre, celle qui permet de faire la confusion entre le fait de se trouver en manque effectif de sécurité, dans une situation réelle de danger et le « sentiment d’insécurité » qui n’est pas forcément de même substance. Toutes ces caractéristiques de plasticité, d’ambiguïté, d’indétermination font que le mot peut fonctionner comme un signal collectif, la synthèse de peurs, de malaises, de risques ou de précarités et qu’elles en font un excellent candidat à une belle carrière médiatique en contexte électoral.

Mais du coup, la rhétorique sécuritaire produit un effet d’effacement des clivages politiques, entre l’extrême-droite et la droite, comme ce fut le cas en 2002, voire entre la droite et la gauche. Un travail sémantique souterrain qu’Emilie Née décrit bien et qui trouve son parfait aboutissement aujourd’hui puisque, pour revenir à ce sondage du mois dernier que je citais en commençant, sur tous les thèmes, le candidat François Hollande est jugé le plus crédible, à part bizarrement sur l'Europe où il est devancé par le président-candidat Nicolas Sarkozy, mais surtout sur l'insécurité où les deux hommes font jeu égal.

Jacques Munier

Revue Politix N° 97 Dossier Les espaces du contrôle social

Une excellente livraison de la revue des sciences sociales du politique

Le contrôle social tel qu’il s’exprime dans l’architecture des bâtiments et dans l’aménagement des lieux mais aussi dans des dispositifs plus virtuels comme le bracelet électronique, la vidéosurveillance ou le GPS. De la ville à la prison

Avec la contribution du politiste américain Murray Edelman sur le symbolisme spatial, la manière dont les lieux produisent un effet « instituant » et contraignant sur les individus, notamment les bâtiments publics mais aussi par exemple l’architecture sécuritaire d’une prison ou celle vouée à la consommation, d’un centre commercial

Les connexions et interfaces entre milieu ouvert et fermé : l’espace dedans/dehors du parloir dans les prisons

Gwénola Ricordeau : Entre dedans et dehors, les parloirs

(sociologue, auteur de Les détenus et leur proche. Solidarités et sentiments à l’ombre des murs, Autrement 2008, sur le cinquième mur, l’impact de l’incarcération sur les proches : conjoint et enfants, parents et amis)

Une expérience du sort des détenus pour les visiteurs (le choc carcéral) et un petit air de liberté, un petit air du dehors pour les taulards

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