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Lire la Torah / Revue NUNC

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Catherine Chalier : Lire la Torah (Seuil) / Revue NUNC N°34 Dossier Etty Hillesum (Éditions de Corlevour)

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On peut à bon droit s’étonner, comme Catherine Chalier, de la formidable vitalité des grands livres religieux de l’humanité – le Veda, la Torah, la Bible chrétienne ou le Coran – dont les pages serrées continuent de délivrer leur message ininterrompu. C’est que – explique-t-elle – la langue dans laquelle ils sont écrits « porte un surcroît de significations encore à déployer et à transmettre ». Maintenir « sur le qui-vive » l’interrogation sur leur sens dans une perspective ouverte sur le présent entretient leur valeur d’avenir et les empêche de se figer en dogme, tout en préservant leur destinée ultérieure. Dans le judaïsme la lecture et l’interprétation sont une véritable institution. La Torah orale est le prolongement nécessaire de la Torah écrite qu’elle vient en quelque sorte accomplir. C’est cette dimension d’exégèse et de délibération permanente qui plaide, selon Catherine Chalier, pour une lecture spirituelle, voire personnelle de ce texte, et qui renvoie dos à dos les interprétations historiques et fondamentalistes qui ont pour défaut commun de se référer au passé afin de légitimer leurs positions respectives.

Si la lecture critique des sources et des étapes de leur rédaction peut être éclairante, elle a tendance à privilégier l’ancrage historique du texte. Une lecture contemporaine doit pouvoir s’en affranchir, comme ce fut le cas pendant des siècles de transmission orale, ce qu’on désigne de la belle expression de « Torah sur la bouche ». À l’époque dite du Second Temple de Jérusalem, soit au début de notre ère, de peur que cette tradition orale ne sombre dans l’oubli, on décida de la fixer par écrit, pour constituer le Talmud. Mais au lieu de tarir la source de l’exégèse et du commentaire vivant, ces nouveaux livres ne firent que les relancer sur un corpus encore plus important. Et l’oralité, la pluralité des lectures, essentielles à cette tradition, perdurèrent permettant, comme dit Catherine Chalier, à l’Infini de continuer à « habiter la finitude de la lettre ».

« Le renouvellement du pouvoir de sens d’un verset est une constante de l’herméneutique juive, il se vit toujours au présent – ajoute-t-elle – il n’est jamais un acquis, jamais définitif ». Comme l’affirme le Zohar, « dans chaque mot brillent de nombreuses lumières ». Mais des mots à leur lumière, différentes étapes sont prescrites et codifiées. Il y a d’abord le sens littéral, qui n’est pas forcément évident, même si et parce que l’hébreu recèle de belles potentialités sémantiques. Le rabbin David Weiss Halivni, rescapé d’Auschwitz, s’est ainsi longuement interrogé sur le sens et les occurrences dans la Torah du mot « anéantissement », cherchant à en déduire, s’il y avait lieu, une explication à la Shoah en termes de punition divine, ce qui n’était pas le cas. L’étape suivante de la lecture concerne les allusions qu’un verset laisse entrevoir, ce qui mobilise la connaissance de tout un corpus. Puis vient celle des significations symboliques et philosophiques. Et enfin celle du sens secret, mystique, qu’on ne peut cependant pas dissocier du premier, littéral. Les premières lettres de chacun des mots désignant ces différents niveaux d’interprétation forment en hébreu un acrostiche qui est aussi un autre mot – pardès – qui signifie le jardin.

S’il est vrai que la méditation de la Torah peut être une ressource pour éclairer notre présent, alors l’interminable conflit qui déchire la Terre promise devrait pouvoir être appréhendé à sa lumière. C’est ce que tente Catherine Chalier dans le sillage de Martin Buber qui, très tôt, enjoignait – je cite « à prendre en compte la présence d’un autre peuple, proche de nous par ses origines et par sa langue et cependant très éloigné par ses traditions, ses structures sociales et ses attaches actuelles, et qu’on ne peut exclure de la mission à accomplir ». À propos des versets de la Genèse où Dieu dit à Abraham « C’est à ta postérité que Je donnerai cette terre », l’auteure rappelle que l’engagement était assorti d’une clause concernant le mode d’habitation devant respecter la justice et la paix. Sans sombrer dans l’angélisme mais compte tenu de l’échec répété des solutions politiques, on se prend à rêver d’un sursaut de l’herméneutique biblique et coranique pour amorcer un règlement du conflit sous les auspices du Dieu unique.

Jacques Munier

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Revue NUNC N°34 Dossier Etty Hillesum (Éditions de Corlevour)

Etty Hillesum est une jeune femme hollandaise issue d’un milieu juif intellectuel, morte à Auschwitz à l’âge de 29 ans. Elle est l’auteure d’un journal publié au Seuil sous le titre Une vie bouleversée . Personnalité lumineuse, elle est tout entière dans ce beau texte, où Monique-Lise Cohen repère les accents juifs et hassidiques d’une relation à Dieu empreinte d’une grande liberté. Sa vie trop courte illustre à merveille la formule augustinienne : « Aime et fais ce que tu veux »

« Il faut devenir aussi simple et aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. »

Dans le camp de transit où elle séjourne en août 1943, un arc-en-ciel illumine son esprit, et le soleil qui brille « dans les flaques de boue ». À son air radieux, on lui demande quelle bonne nouvelle elle a reçu… « Je ne pouvais tout de même pas leur servir mon arc-en-ciel, bien qu’il fût l’unique cause de ma joie »

Au sommaire

Shekhina

Brigitte Donat Retraits

Dossier : « Etty Hillesum » sous la direction de Marie-Hélène du Parc Locmaria

M.-H. du Parc Locmaria Introduction

Philippe Noble La fin de la famille Hillesum : Westerbork et après

Daniel Cunin Au sujet de Mischa

Laurence Brisset « Un tout petit mot à dire »

M.-H. du Parc Locmaria Le souffle d’une écriture ou l’Engendrement par la parole.

Etty Hillesum : pourquoi une telle audience ?

Ingmar Granstedt Des relations sans fin

Nadia Neri Etty Hillesum et C. G. Jung (traduction d’Anne Thielen)

Monique-Lise Cohen Etty Hillesum. Chemin de prière et d’écriture (la voix et la patience)

Karima Berger Intérieurs – Hineinhorchen. Fîhî mâ Fîhî

François Marxer Etty Hillesum, lectrice de Rainer Maria Rilke

ou les amours d’une belle infidèle

M.-H. du Parc Locmaria La loi de l’amour

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