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L’islam, une religion américaine ?

6 min
À retrouver dans l'émission

Nadia Marzouki : L’islam, une religion américaine ? (Seuil)

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C’est paradoxal, les musulmans représentent moins de 1% de la population américaine (0,6% exactement), ils sont bien intégrés, plutôt jeunes, appartiennent aux classes moyennes et supérieures, leur petite communauté n’est pas identifiée, comme en Europe, aux questions sensibles de l’immigration, de l’exclusion sociale ou de l’islam radical, et pourtant ils font l’objet d’une stigmatisation croissante de la part d’une frange importante de la droite, qui met en cause leur loyauté et la nature de leur religion. On peut également s’étonner de voir arriver dans l’argumentaire des plus hostiles détracteurs les échos des incriminations répandues dans les discours de l’extrême-droite européenne, comme la menace d’invasion, alors que 53% des musulmans américains n’ont pas d’enfants et 19% en ont deux, ce qui vient démentir le mythe de l’envahissement démographique. La question des mosquées ou de la charia constituent aussi des points de fixation, alors même que le recours des tribunaux au droit international privé dans les affaires civiles, notamment, qui mettent aux prises des personnes liées par des engagements ou des contrats conclus dans des pays musulmans est beaucoup moins fréquent qu’en Europe, et même les nombreuses déclarations sommant les musulmans américains de « s’assimiler » « sonnent curieusement français », comme le relève Nadia Marzouki. C’est ce paradoxe qu’elle étudie, en se demandant pourquoi l’islam est devenu pour une partie importante des Américains, non plus seulement un problème de sécurité ou de politique étrangère, mais une question de politique intérieure. Et derrière ces polémiques, au-delà d’un problème dû à l’islam, elle voit se profiler une mise en cause « plus profonde d’une certaine conception de la démocratie libérale et séculière ».

Les attentats du 11 septembre 2001 ne suffisent pas à expliquer cette poussée d’islamophobie, même s’ils ont eu une influence déterminante, ne serait-ce que parce que, comme le constatait l’éditorialiste du New York Times non sans ironie, « le 10 septembre 2001, personne en Amérique ne semblait savoir quoi que ce soit de l’islam. Le 12 septembre 2001, tout le monde semblait tout connaître de l’islam ». Visiblement, l’élection de Barak Obama, considéré comme musulman par 11% des américains, a largement contribué à développer ces controverses, alors que tout un courant de la droite adepte de la théorie du complot met en doute jusqu’à sa nationalité américaine. Dans la partie historique de son livre, Nadia Marzouki revient sur les origines de la présence de l’islam aux Etats Unis, liée à l’arrivée des esclaves en provenance d’Afrique. Mais à ces époques, l’islam, bien que considéré inférieur au christianisme, semblait préférable aux croyances païennes ou animistes. Plus tard, l’islam noir est devenu une religion de résistance pour les Afro-Américains, qui s’est notamment beaucoup développée dans les prisons. Plus récemment, mais dès le début du XXe siècle, ce sont des musulmans originaires d’Asie du Sud et du Moyen-Orient qui s’installent en Amérique, donnant à l’islam dans ce pays un visage très diversifié, même si en majorité de tendance politique démocrate, quoique souvent conservateur sur les questions sociétales et morales et très conformiste eu égard au modèle de vie américain. D’une manière générale, l’opinion publique adhérait à cette image du bon musulman américain, distinct de l’extrémiste moyen-oriental et surtout du musulman prolétarisé et stigmatisé des banlieues européennes. Mais depuis lors la communauté est devenue la cible des activistes de droite, des Think tank radicaux et des diatribes du Tea Party. Il ne lui faut plus seulement prouver, comme en 2001, qu’elle n’a rien à voir avec le terrorisme, il lui faut désormais répondre – note l’auteure – au soupçon très répandu selon lequel le seul fait de pratiquer sa religion « représenterait une menace pour la constitution et le droit des Etats-Unis ».

Tout est parti de l’affaire du New Jersey. En 2009, un tribunal de cet état avait eu à statuer sur le cas d’un homme d’origine marocaine, accusé par son épouse répétés, également d’origine marocaine et mariée de force à l’âge 17 ans, de viols répétés. Prétendant que les faits sont conformes à la religion musulmane, l’homme avait obtenu gain de cause, le tribunal considérant qu’il avait agi sans intention criminelle et en conformité avec sa conscience et sa religion. Mais la décision est contestée en appel, la référence à la liberté religieuse étant considérée en l’occurrence comme un critère non pertinent. Comme le souligne Nadia Marzouki, l’islam occupait jusque là une place minime dans les débats juridiques sur l’interprétation du Premier Amendement, les principales disputes étant plutôt le fait des communautés chrétiennes et, d’une manière générale, notamment en matière de divorce, les juges font preuve de pragmatisme, tentant de régler les affaires au cas par cas, avec un souci de respecter l’équilibre entre le respect des croyances et le respect de la clause de non-établissement qui place toutes les religions à égalité. Mais les tenants du mouvement anti-charia, se référant au jugement, vont passer sous silence la décision rendue en appel pour réclamer l’interdiction de la référence à la religion musulmane dans les tribunaux, prétextant qu’elle est contraire à la Constitution. Rappelant que celle-ci a aussi pour but de protéger les droits fondamentaux des minorités face à la majorité, les juges restent attachés à ce principe, qui autorise par exemple un couple à s’unir par un contrat de mariage islamique en plus du contrat civil ou de faire un emprunt qui soit conforme aux principes économiques de l’islam. Et dans ce débat, les musulmans ont été rejoints par les autres religions, qui souhaitent pouvoir continuer à bénéficier de cette liberté.

Jacques Munier

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