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Littérature et ethnographie / Cahiers d’Etudes africaines

7 min
À retrouver dans l'émission

Alban Bensa & François Pouillon : Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie (Anacharsis) / Cahiers d’Etudes africaines N° 209-210 Dossier masculin pluriel (Editions de l’EHESS)

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C’est contre la tendance de l’ethnologie à reconstituer artificiellement des sociétés vivantes de manière à en faire des objets d’étude que s’élèvent ici les différents auteurs rassemblés par Alban Bensa et Fernand Pouillon. Au début de son livre Anthropologie de l’ordinaire , Eric Chauvier citait le savoureux dialogue entre l’anthropologue britannique Evans-Pritchard et son informateur, le dénommé Cuol, lors de sa première expédition chez les Nuer, au Soudan anglo-égyptien. Tout en esquives et empreint d’agacement réciproque, alors que l’anthropologue cherche à obtenir des informations sur le lignage de son interlocuteur, ce « début de conversation au bord de la rivière Nyanding » s’achève ainsi : « Nous sommes Lou », finit par lâcher l’indigène, à quoi Evans-Pritchard rétorque : « je ne t’ai pas demandé le nom de votre tribu, ça je le sais, je t’ai demandé le nom de ton lignage ». « Et pourquoi veux-tu savoir le nom de mon lignage ? » lui retourne Cuol. « Je ne veux pas le savoir » répond l’anthropologue, visiblement exaspéré. « Alors pourquoi tu me le demandes? Donne-moi du tabac. »

En évoquant ce dialogue, Evans-Pritchard veut illustrer ce qu’il appelle le « mauvais esprit nuer » et la façon dont les Nuer s’entendent à saboter une enquête. Mais il ne dit rien sur le contexte de cet échange, qui est notamment celui d’une domination coloniale que les Britanniques exercent sur les peuples du sud du pays, qui s’y soumettent de mauvaise grâce. Et surtout, en commentant l’extrait, Eric Chauvier relève que dans le passage de l’expérience vécue à sa transcription - une conversion de l’audible en lisible - on a en quelque sorte retiré le statut d’interlocuteur à celui qui est désigné selon la terminologie consacrée, comme un « informateur », on l’a dépouillé de son contexte d’énonciation et on a dérobé au regard les coulisses de l’enquête. Du coup, on peut s’interroger sur les effets politiques de l’observation.

Il y a bien sûr des contre-exemples de cette attitude, qu’il suffise de citer celui de Jeanne Favret-Saada, qui s’est impliquée sur son terrain, la sorcellerie dans le bocage normand, jusqu’à se faire elle même jeteuse de sorts et la posture réflexive et critique est de plus en plus fréquente dans les enquêtes. Mais l’idée de ces Terrains d’écrivains est d’examiner comment les romanciers, lorsqu’ils se trouvent dans une telle situation, s’entendent à retourner sur eux le scalpel ethnographique et à s’inclure eux-mêmes dans le contexte de l’observation.

Ainsi les écrivains « réalistes » ou « naturalistes ». La critique génétique a bien exploré les carnets de Zola observant les milieux sociaux dont il voulait faire l’Umwelt de ses romans, de l’univers grouillant du ventre de Paris au monde feutré des grands magasins. Clémentine Gutron analyse le cas Flaubert qui, selon ses propres dires, s’est ingurgité 100 volumes sur Carthage pour préparer Salammbô et qui confesse dans sa correspondance être en train de lire un mémoire de 400 pages sur le cyprès pyramidal, parce qu’il y en avait dans la cour du temple d’Astarté. Elle évoque aussi son séjour en Tunisie sur les traces de Carthage malgré son goût tout relatif pour l’archéologie, qui s’illustre dans le jugement porté sur l’archéologue Botta, rencontré à Jérusalem, un « cadavre qui marche » - je cite – « un homme en ruines, homme de ruines dans la ville de ruines » qui « a l’air de tout haïr si ce n’est les morts ».

Même souci de la documentation chez Nerval, dont Dominique Casajus étudie le Voyage en Orient , et l’on sait qu’il est en partie le résultat de ce parcours immobile et purement livresque. Rose-Marie Lagrave aborde l’ethnologie rurale et l’étude de genre dans l’un des romans paysans de Georges Sand, La petite Fadette , dont le souci ethnographique la pousse à retranscrire les parlers locaux. Lamartine, qui a du porter le vêtement local pour déambuler à Damas et notamment au souk, se préoccupe également de fournir des documents à l’appui de ses observations donnant voix au chapitre à ce que les ethnologues appellent le « discours indigène ». C’est cette réécriture de l’instant, ainsi que son voyage au désert qu’analyse Fernand Pouillon. Virginia Woolf, comme Bourdieu l’avait noté, fut une fine sociologue de son propre milieu, et Jackie Assayag, spécialiste de l’Inde revient sur l’anthropologie politique et fictionnelle de l’Empire des Indes par Kipling, qui décrit cette réalité coloniale à partir de la triple position que lui assurent ses activités administratives, journalistiques et militaires. Une vision réfractée qui va constituer la matière première de ses romans. A l’opposé de Rimbaud, dont l’expérience de l’Abyssinie est le champ clos de sa rupture avec la littérature. Mais c’est peut-être Céline qui révèle le sens de cet engagement dans la réalité, de la part de ces écrivains-ethnologues, lui qui affirme dans une lettre : « On cherche toujours pourquoi Rimbaud est parti si tôt en Afrique – je le sais, moi – il en avait assez de tricher – Cervantès n’a pas triché – il a vraiment été aux galères – Barbusse est vraiment crevé de la guerre – cela ne suffit pas bien sûr mais il y a une hantise chez le poète de ne plus tricher … ». La leçon s’adresse en filigrane à l’anthropologue professionnel.

Jacques Munier

Cahiers d’Etudes africaines N° 209-210 Dossier masculin pluriel (Editions de l’EHESS)

La revue de Jean-Loup Amselle s’était déjà intéressée à la question du genre dans un N° précédent (1977) consacré aux femmes, qui partait de la constatation faite par Denise Paulme : « L’enquête ethnographique étant presque toujours menée à l’aide et auprès des seuls éléments masculins de la population, l’image qui en résulte se trouve être dans une très large mesure, celle que les hommes et eux seuls, se font de leur société ». Depuis, les études de genre se sont multipliées, laissant le plus souvent dans l’ombre l’analyse des constructions de la masculinité. Une lacune que vient combler cette livraison, avec notamment une large place faite à la violence, en particulier la violence entre hommes, mais aussi à la question des hiérarchies et des pouvoirs masculins, avec le compte-rendu d’une enquête de terrain par Christophe Broqua et Anne Doquet sur la manière dont les femmes peuvent retourner la domination masculine, notamment en contexte de polygamie, une polygamie de moins en moins souhaitée par les jeunes : Les normes dominantes de la masculinité contre la domination masculine ? Batailles conjugales au Mali

Au chapitre de la construction et de la mise en scène de la masculinité, une réjouissante et tout à fait inédite contribution de Drothée Guilem sur La sonorité du pet Figures et mises en scène de la virilité chez les Fulbe de Mopti (Mali) : unacte corporel « performatif », marqueur de masculinité

Et aussi :

Christophe Broqua et Anne Doquet Penser les masculinités en Afrique et au-delà

Fabrique et mise en scène des masculinités

Mathilde de Blignières Des hommes célibataires dans la ville

Entre autonomie, quotidien et performance de soi (Tanzanie continentale)

Julien Bondaz Le thé des hommes

Sociabilités masculines et culture de la rue au Mali

Adriaan S. van Klinken Imitation as Transformation of the Male Self

How an Apocryphal Saint Reshapes Zambian Catholic Men

Alice Aterianus-Owanga Un rap « incliné sur la force »

La fabrique de la masculinité sur la scène rap librevilloise

Affrontements et violences entre hommes

Charles-Didier Gondola Le culte du cowboy et les figures du masculin à Kinshasa dans les années 1950

Marc Le Pape Viol d'hommes, masculinités et conflits armés

Anne-Marie Peatrik Tuer pour engendrer

Les agents d'une masculinité au long cours (Afrique de l'Est)

Kopano Ratele Subordinate Black South African Men without Fear

Hiérarchies et pouvoirs masculins

Sandra Bornand Le joueur de tambour d'aisselle est-il un homme ?

De la construction de la masculinité et du statut social chez les Zarma du Niger

Christophe Broqua et Anne Doquet Les normes dominantes de la masculinité contre la domination masculine ?

Batailles conjugales au Mali

Monique Bertrand Fils, frères, pères

Masculinités sous contrats, du nord à la capitale du Mali

Alice Bellagamba My Elderly Friends of The Gambia

Masculinity and Social Presence in the Later Part of Life

Sexualités et diversité de genre

Jean Zaganiaris Entre libéralisation de la sexualité et exercice de la violence symbolique

Gianfranco Rebucini Masculinités hégémoniques et « sexualités » entre hommes au Maroc

Karine Geoffrion “I Wish our Gender Could Be Dual”

Male Femininities in Ghanaian University Students[1]

Monia Lachheb Devenir footballeuse en Tunisie

Socialisation et construction des attributs dits masculins

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