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Littérature et ethnographie / Revue Ethnologie française

4 min
À retrouver dans l'émission

Alban Bensa & François Pouillon (ss. dir.) : Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie (Anacharsis) / Revue Ethnologie française , octobre 2014 Dossier Ethnologie du littéraire (PUF)

anacha
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Au début de son livre Anthropologie de l’ordinaire , Eric Chauvier cite le savoureux dialogue entre l’anthropologue britannique Evans-Pritchard et son informateur, le dénommé Cuol, lors de sa première expédition chez les Nuer, au Soudan anglo-égyptien. Tout en esquives et empreint d’agacement réciproque, alors que l’anthropologue cherche à obtenir des informations sur le lignage de son interlocuteur, ce « début de conversation au bord de la rivière Nyanding » s’achève ainsi : « Nous sommes Lou », finit par lâcher l’indigène, à quoi Evans-Pritchard rétorque : « je ne t’ai pas demandé le nom de votre tribu, ça je le sais, je t’ai demandé le nom de ton lignage ». « Et pourquoi veux-tu savoir le nom de mon lignage ? » lui retourne Cuol. « Je ne veux pas le savoir » répond l’anthropologue, visiblement exaspéré. « Alors pourquoi tu me le demandes ? Donne-moi du tabac. »

En citant ce dialogue, Evans-Pritchard souhaite illustrer ce qu’il appelle le « mauvais esprit nuer » et la façon dont les Nuer s’entendent à saboter une enquête. Mais il ne dit rien sur le contexte de cet échange, qui est notamment celui d’une domination coloniale que les Britanniques exercent sur les peuples du sud du pays, qui s’y soumettent de mauvaise grâce. Et surtout, en commentant l’extrait, Eric Chauvier relève que dans le passage de l’expérience vécue à sa transcription – une conversion de l’audible en lisible – et s’agissant en outre d’un livre qui a fait date dans l’histoire de l’anthropologie, on a en quelque sorte retiré le statut d’interlocuteur à celui qui est désigné selon la terminologie consacrée, comme un « informateur », on l’a dépouillé de son contexte d’énonciation et on a dérobé au regard les coulisses de l’enquête.

C’est contre cette tendance de l’anthropologie à reconstituer artificiellement des sociétés vivantes de manière à en faire des objets scientifiques que s’élèvent les différents auteurs de cet ouvrage, en examinant notamment comment les romanciers, eux, lorsqu’ils se trouvent dans une telle situation, n’hésitent pas à retourner sur eux le scalpel ethnographique et à s’inclure eux-mêmes dans le contexte de l’observation. Ivan Jablonka, dans son dernier livre, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales (Seuil) a plaidé pour une écriture de l’histoire et des sciences sociales qui, sans déroger à l’exigence scientifique de la preuve, et sans sombrer dans le roman historique, ne s’interdise pas pour autant les ressources de la littérature, elle aussi apte à rendre compte de la réalité et en outre à séduire, captiver, émouvoir. Ici, la parole est donnée aux écrivains afin d’analyser leur capacité à décrire la réalité sociale.

Virginia Woolf, Bourdieu l’avait noté, était une fine sociologue de son propre milieu. On peut en dire autant des écrivains dits « réalistes » ou « naturalistes ». La critique génétique a bien exploré les carnets de Zola observant les milieux sociaux dont il voulait faire le décor de ses romans, de l’univers grouillant du ventre de Paris au monde feutré des grands magasins. Le cas Flaubert est connu, lui qui, selon ses propres dires, a ingurgité 100 volumes sur Carthage pour préparer Salammbô et l’on peut souligner un même souci de la documentation chez Nerval dans le Voyage en Orient , dont on sait qu’il est en partie le résultat de ce parcours immobile et purement livresque. Lamartine, qui a du porter le vêtement local pour déambuler à Damas et notamment au souk – une obligation à l’époque pour les étrangers – se préoccupe également de fournir des documents à l’appui de ses observations, donnant voix au chapitre à ce que les ethnologues appellent le « discours indigène ». Et l’on peut citer l’anthropologie politique et fictionnelle de l’Empire des Indes par Kipling, qui décrit cette réalité coloniale à partir de la triple position que lui assurent ses activités administratives, journalistiques et militaires. Une vision réfractée qui va constituer la matière première de ses romans.

Jacques Munier

L’ethnologie rurale et l’étude de genre dans les romans paysans de Georges Sand, comme La petite Fadette , dont le souci ethnographique la pousse à retranscrire les parlers locaux

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Revue Ethnologie française, octobre 2014 Dossier Ethnologie du littéraire (PUF)

Dossier coordonné par Laurent Sébastien Fournier et Jean-Marie Privat, qui évoquent l’évolution récente de l’ethnologie vers plus de réflexivité, de subjectivité assumée, voire de sensibilité et qui place – je cite « au centre de la démarche ethnologique l’auteur comme instance de production d’un discours sur la culture ». Au-delà des terrains ouverts par la sociologie des champs littéraires, ce N°entend éclairer la culture des textes littéraires et leur univers symbolique

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