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L’œdipe noir / Revue Gibraltar

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À retrouver dans l'émission

Rita Laura Segato : L’œdipe noir. Des nourrices et des mères (Payot) / Revue Gibraltar N°3 Dossier Nouveaux mondes à construire

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Dans l’Histoire de la vie privée au Brésil Luiz Felipe de Alencastro commente une photo prise à Recife aux alentours de 1860, représentant un petit enfant blanc accroché à sa nourrice noire, « l’image – je cite – d’une union paradoxale mais admise. Une union fondée sur l’amour présent et sur la violence préalable. Dans la violence qui a fendu l’âme de l’esclave, s’est ouvert un espace affectif mutilé au service du fils du maître. Presque tout le Brésil rentre dans cette photo. » D’autant plus qu’à l’époque, où la faible sensibilité de la pellicule rendait nécessaire un temps d’exposition prolongé durant lequel le bébé devait rester immobile, on avait pris l’habitude de réaliser la photo avec la nounou qui savait calmer la créature, et cette pratique de la maternité ancillaire, pourtant assignée à l’invisibilité sociale, s’expose du coup dans une multitude de clichés. C’est l’histoire réciproque de ces relations, qui sont loin de ne concerner que le Brésil, qu’analyse ici l’anthropologue Rita Laura Segato, une histoire où la domination coloniale – ou postcoloniale – fait irruption dans la relation la plus intime et la plus innocente qui soit sur fond de non-dit et de silence. Car sous son apparente banalité la scène répétée à l’infini est destinée à sombrer dans l’oubli, voire la forclusion. On sait aujourd’hui toute la force des premiers attachements, et le modèle qu’ils constituent dans le développement ultérieur de l’enfant. Ici, c’est donc la mère biologique de l’enfant qui, un jour ou l’autre, devra jouer le rôle castrateur traditionnellement dévolu au père, celui de couper le cordon, de séparer l’enfant de la mère nourricière, dans cette disparition programmée qui donne tout son sens à l’expression d’œdipe noir , au terme d’une opération que Pascale Molinier désigne aussi dans sa préface du terme suggestif de « blanchiment ».

« C’est une absence qui détermine une entrée défectueuse dans le symbolique », commente l’anthropologue et féministe brésilienne Rita Laura Segato, qui a cherché en vain les traces de ces nounous dans les statistiques du travail, les enquêtes historiques sur la vie privée et la famille, et même l’Histoire des femmes au Brésil , où elle constate que le mot baba , l’équivalent portugais de nounou et comme lui entré dans le langage courant, n’apparaît pas même une seule fois. Vouées à l’invisibilité sociale et culturelle, les nounous ont en outre subi le destin commun de la négritude, exclue du roman national, même si elles ont laissé quelque empreinte dans la littérature brésilienne. Du coup, ce qui se joue dans cette disparition, ce n’est pas seulement pour l’enfant une image problématique de la mère et de la fonction maternelle mais à une échelle plus collective, je cite « l’allégorie du Brésil attachée à une mère patrie jamais reconnue mais non moins véridique : l’Afrique ».

Au plan psychique, celui du développement de l’enfant, une telle intrication de l’esclavage et de la maternité ne peut pas être sans conséquences. Pour l’auteure, la relation œdipienne s’en trouve lestée par un sentiment accru de possession du corps de la mère dont l’enfant est, de fait, propriétaire. Et elle nous incite à porter le regard sur un phénomène plus proche de nous, celui qu’a enquêté Caroline Ibos dans son livre sur les nounous migrantes, originaires du monde pauvre, qui laissent leurs propres enfants au pays pour venir s’occuper de ceux de la bourgeoisie occidentale, une forme de travail qui se développe dans la sphère de l’intime, au croisement du domicile familial et des routes de la mondialisation (Qui gardera nos enfants ? ). Ici, le corps maternant n’est pas vendu, il est seulement loué, mais la marge de liberté qui fait la différence paraît bien mince quand les inégalités économiques imposent leurs choix. Pascale Molinier, qui cite cette enquête dans sa préface, relève qu’elle doit nous alerter sur – je cite « un rapport social racialisé qui structure de façon décisive la sphère des soins aux nourrissons ». « L’œdipe noir – ajoute-t-elle – désigne une construction qui articule le politique et le psychique dans des configurations historiques coloniales ou postcoloniales ».

Jacques Munier

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A lire aussi : Caroline Ibos : Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères : une enquête (Flammarion)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-qui-gardera-nos-enfants-revue-xxi-2012-02-21

L’auteure a enquêté sur une forme de travail qui se développe dans la sphère de l’intime, au domicile familial et au bord des routes de la mondialisation. Des femmes migrantes, originaires du monde pauvre, laissent leurs propres enfants au pays pour venir s’occuper de ceux de la bourgeoisie occidentale. Elle analyse la dimension politique de cette réalité sociétale qui s’est transformée en une réalité économique à l’échelle planétaire, le marché de la garde des enfants, elle a observé sur le terrain la relation asymétrique qui s’instaure entre ces nounous et leurs employeuses et se demande si la réussite sociale de ces femmes actives serait possible sans que d’autres femmes, précaires et déchirées entre deux mondes, ne travaillent pour elles.

Caroline Ibos a rencontré ces nounous dans un square, un territoire bien organisé où, en deuxième partie d’après-midi, se rassemblent les nounous africaines, à l’écart des mères ou des grand-mères du quartier et des autres nounous, minoritaires, comme les moldaves, les ukrainiennes ou les maghrébines. L’assemblée fonctionne un peu comme un syndicat où l’on compare les salaires et les conditions de travail, où l’on évoque les employeurs, et ces nounous, introduites dans l’intimité des foyers, se font à l’occasion ethnologues des familles françaises, notamment à l’égard des enfants, qu’elles jugent trop gâtés, mal élevés, ainsi qu’à propos de leurs mères, souvent stressées et qu’elles n’envient guère. « Ma patronne, dit l’une d’entre elles, elle a une belle maison mais elle est malheureuse ». La plupart sont ivoiriennes, appartenant à l’ethnie des Adjoukrous, une population christianisée du Sud de la Côte-d’Ivoire. Elles se sont organisées en un réseau informel qui obtient du travail pour les consoeurs. Elles sont en principe payées au SMIC mais la plupart du temps les familles proposent un salaire mensuel correspondant à des horaires qui dépassent la durée légale du temps de travail, d’autant que la convention collective, très favorable aux employeurs, fait une distinction étonnante entre les « heures de travail effectif » et les « heures de présence responsable » qui ne sont rémunérées qu’au deux tiers du salaire minimum légal. Elles ont été embauchées pour s’occuper des enfants et faire quelques tâches ménagères mais très vite l’ordre des priorités s’inverse et ce qui compte c’est que l’appartement soit bien rangé et le linge repassé.

Comme l’emploi à domicile bénéficie de diverses subventions et d’une importante déduction fiscale, le système est avantageux pour les familles. Et à Paris, les crèches et assistantes maternelles sont rares. Une famille avec plusieurs enfants, dont l’un de moins de trois ans, dépensera entre 550 et 600 euros par mois pour rémunérer une nounou à domicile alors qu’elle paierait 430 euros pour la seule crèche de l’enfant le plus jeune. En se développant, le système induit des effets sociaux importants et provoque l’émergence d’une nouvelle domesticité, un type d’emplois que l’on croyait disparus dans nos sociétés modernes. Quant aux mères, cette situation crée une sorte de conflit moral permanent que l’auteure résume dans cette question : « comment puis-je confier ce que j’ai de plus cher à une personne que je paie mal ? ». Cette expérience de la contradiction morale, cette « dissonance cognitive » est sans doute le seul point commun entre l’employeuse et la nounou, même si – je cite – « les enfants de l’employeuse sont au centre de la vie matérielle et émotionnelle de la nounou, tandis que les enfants de la nounou se trouvent aux confins de la vie mentale de l’employeuse ». D’ailleurs, le fait d’avoir des enfants à sa charge et non au pays est souvent un critère négatif à l’embauche.

Caroline Ibos a pu également assister à plusieurs entretiens d’embauche, un moment crucial et extrêmement codifié de cette relation asymétrique qu’elle définit comme un petit laboratoire de la domination. Passée la première sélection au téléphone, l’entretien se déroule au domicile des parents mais d’emblée la relation se noue entre les deux femmes, le partage des rôles n’étant pas équitable entre père et mère. L’entretien se déroule en trois étapes : la description du poste, un questionnaire qui porte sur l’identité et le parcours de la candidate et pour finir la présentation à l’enfant. Au stade initial, l’accent est mis sur la disponibilité et sur la vocation de la future nounou. Elle doit avoir des horaires flexibles, pas d’exigences pour ses dates de congés et pouvoir être présente même les jours de grève des transports. Quant à la vocation, son évaluation distille de subtils relents de racialisme et de préjugés de genre. Les Africaines sont réputées plus maternantes, par exemple et d’une femme on attend qu’elle aie naturellement un penchant pour les enfants alors même que la nounou s’occupe à temps plein d’enfants qui ne sont pas les siens en ayant des enfants dont elle ne s’occupe pas. Mais l’étape décisive est celle de la présentation à l’enfant, l’enfant-roi qui sait ce que sa mère ignore, à savoir qui est la bonne personne pour lui. L’auteure décrit ce moment comme une scène aux effets cathartiques. Je cite : « Elle délivre la mère des doutes et des émotions liés aux enjeux de la cérémonie, à savoir se détacher de l’enfant et réinventer la communauté domestique ».

Le livre est évidemment ponctué par les relations « en situation » de ces échanges, rapportés dans toute l’ambiguïté de leurs interactions. La plupart des nounous connaissent par cœur le déroulé de l’interrogatoire et tentent de s’y conformer du mieux possible. Après viendra l’histoire des journées passées entre les quatre murs d’un appartement bourgeois, des tentatives pour obtenir le visa qui permettra de rejoindre les enfants, une grosse galère, sans doute plus que d’organiser le quotidien à distance pour une cadre sup’ du 16ème arrondissement mais là réside un autre point commun à ces femmes que tout sépare : la contrainte réciproque et pourtant incommensurable d’assurer « in absenti » la subsistance et la bonne marche de leur foyer.

Jacques Munier

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Revue Gibraltar N°3 Dossier Nouveaux mondes à construire

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